(du 15 au 28 décembre 2025)
La période des fêtes, habituellement si crispante et épuisante, me fatigue mais ne me détruit pas. Je ressens, au pire, des raideurs dans la nuque que j’attribue à mon appréhension de redescendre dans le sud. Le changement et les transitions me font souvent cet effet-là. Cette année, je ne passerai qu’une semaine avec ma famille. Cela me permettra de voir Léa pour le passage à la nouvelle année. Je suis ennuyée qu’elle travaille autant, ennuyée pour elle car le système est sans pitié. Je ne cesse de lui répéter de tricher, mais elle est plus sage que moi – elle voit plus loin, dans son propre cheval de Troie. Je l’admire aussi pour cela.
Les journées où Léa et moi allons au marché de Noël, boire du vin chaud trop sucré et prendre des photos ; où nous partageons un dîner de fromages et de viandes dans le salon, sont remplies de douceur et d’amour. Ce sont des journées transparentes comme l’eau claire. Il y a le soin que nous apportons à la confection de ces moments, et notre bizarrerie puissante qui nous réunit et nous rend heureuses. Je prie pour avoir encore une infinité d’autres moments et que mes adelphes puissent eux aussi avoir accès à cette abondance.
•
Mon amie Trâm Anh vient prendre le café à la maison et c’est une fête. Léa a même fait un délicieux gâteau pour l’occasion. Newman s’empresse de sauter sur ses genoux. Nous parlons de tout et de rien, surtout de tout. Il ne fait pas froid. Nous avons la chance de partager un moment bien au chaud, au début de l’hiver.
•
En scrollant mécaniquement sur Instagram le matin de mon départ, je tombe sur la vidéo d’une personne qui partage ses dernières lectures. Je mets quelques secondes avant de reconnaître mon exe R., avec une nouvelle coupe de cheveux. Elle a un air enjoué devant l’objectif. Je me souviens de sa façon de rompre avec moi, de soupirer avant de déclarer : « Je n’ai jamais fait ça avant… » et de m’expliquer le sourire aux lèvres comment ça se passe, quand on aime vraiment quelqu’un, ce qui était le cas avec son exe mais pas avec moi. Je me souviens de ses silences, de ses absences et de son mépris à mon égard, pour mon attachement aux réseaux sociaux, ma poésie et mon besoin d’être aimée. Je me souviens de mon acharnement à vouloir être aimée et admirée par elle. Alors que je regarde son profil, ce matin-là, je ressens un dégoût profond.
Dans ses vidéos, elle présente un livre de Murakami et affiche celle qui semble être sa nouvelle compagne, une jeune femme eurasienne.
•
Durant le trajet qui me conduit à Cannes, je réfléchis à mon prochain post sur Instagram. On ne peut pas dire que je sois plus détendue vis-à-vis des réseaux sociaux, mais j’ai décidé que j’allais me laisser tout l’espace et la clémence dont j’avais besoin. Je poste tous les jours en espérant « toucher les bonnes personnes », celles qui se sentiront concernées et portées par mes publications et mon journal, ou inspirées à leur tour. Pour une fois, je ne suis pas envahie par le stress, et commence à m’amuser franchement.
C’est quelque chose que j’avais déjà formulé dans une autre publication à la suite de ma lecture pour la revue : je suis moi-même lorsque je ris, et pas seulement pour amuser la galerie. La prochaine fois que je me surprendrai à ne plus avoir envie de plaisanter, je saurai que j’ai perdu ma trace. Qu’il est temps de me regarder en face et de penser à ce qui ne va pas dans ma vie. Ou plutôt, à ce dont j’ai besoin.
Aujourd’hui, j’ai besoin de la présence et de l’adhésion de mes proches. J’ai besoin de boire des cafés dans la jolie cafetière offerte par mon amour chaque matin et de m’endormir dans son dos chaque soir. J’ai besoin d’écrire dans le journal régulièrement et qu’il soit lu. J’ai besoin de pouvoir dérouler ma pensée jusqu’au bout et qu’on ne me prenne pas pour une imbécile. J’ai besoin d’avoir mes chats autour de moi. J’ai besoin d’être aimée pour celle que je suis, une personne flegmatique mais réellement engagée dans tout ce qu’elle fait.
•
Quelque part sur internet, deux lesbiennes et une femme trans échangent les pires abominations et rient avant d’aller dormir. Avoir eu une adolescence comme la nôtre n’est pas donnée à tout le monde, et tout le monde n’y survit pas.
•
Ma mère a gardé les poupées en porcelaine qu’elle m’offrait à chaque bulletin prometteur… Il y en a une petite collection. Pendant longtemps, leurs têtes étaient penchées sur moi tandis que je lisais ou jouais sur mon lit. La plus grande, en particulier, me rassurait. Elle ressemblait à une grande aristocrate, avec sa robe en velours bleu nuit et son collier. J’imagine que toutes ces poupées sont imprégnées d’une douce mélancolie. Aujourd’hui, ma mélancolie et ma rage sont conscientes, et je vis de mieux en mieux avec. Je vois tout de suite les élèves qui ont ce tempérament. En attendant, il y a ces valises remplies de poupées endormies. J’en exhume deux et les ramène avec moi à Paris.
Je réalise que, même inconsciemment, je prépare la venue du Cheval de Feu qui couvrira l’année 2026 dans le calendrier lunaire. J’attrape et je chéris les objets qui me protégeront d’éventuels coups du sort. Je place toutes mes intentions dedans. Mais je suis déjà chanceuse et ce qui devra arriver, arrivera.