(du 29 décembre au 11 janvier 2026)

Je reviens du sud reposée et nourrie par le rythme ralenti de la Côte d’Azur, les petits plats chauds de ma sœur et le sommeil dans la chambre sans lumière. Mélancolique d’avoir dû dire au revoir à ma famille, heureuse de retrouver Léa et les chats.

Nous fêtons le nouvel an dans la famille de Léa. Je trouve cela « sans prix », extrêmement précieux d’avoir cette chance de passer les fêtes ensemble. Nous dînons longuement et buvons du bon vin, il y a des conversations difficiles et d’autres plus légères, il fait chaud. Je surveille Léa du coin de l’œil, j’espère toujours qu’elle ne surcompense pas l’introversion ou la tristesse des autres en étant gaie, mais c’est plus fort qu’elle, cette espèce de soleil charmant.

Il fait si froid que les oiseaux du lac ont disparu, hormis quelques rares poules d’eau qui continuent à chercher de quoi manger dans la boue. Parfois, elles se hasardent un peu trop près de la route. Mais elles ne sont pas des chats ni des chiens que je peux accueillir chez nous. Je les observe, leur bec penché vers le sol.

J’ose enfin donner un petit quelque chose à l’homme qui somnole sans discontinuer le matin à la gare ; j’ai honte de le faire, sans trop savoir pourquoi. Mais j’ai honte de ne pas le faire, tout autant. À chaque fois que je le vois, et malgré son profil imposant, je me dis qu’il pourrait être mon père, livré à la solitude et au froid de l’hiver.

Moi qui m’étais promis de ne plus jamais faire passer le travail avant moi, voilà que je prends le chemin du collège le jour de la tempête de neige. Les transports circulent bien, contrairement aux voitures empêchées par la neige qui s’accumule sur les routes. Je n’ai pas d’excuse. Installée dans mon siège, les mains glacées, je découvre les messages de mes collèges qui font demi-tour un par un… Puis celui de ma cheffe qui nous demande finalement de ne pas venir, un quart d’heure avant le début des cours. Je sens cette chaleur familière me monter aux joues, celle d’une rage médiévale et incontrôlable, mais je suis plus proche de l’arrivée que du départ… Alors, je tiens mes classes deux heures avant la fermeture de l’établissement.

Une fois rentrée à la maison, la fatigue me tombe dessus. Brutalement. Je vois les flocons énormes tomber à travers la fenêtre et j’annule mon rendez-vous avec la psy. Je passe les trois heures suivantes à déjeuner puis à prendre le café devant Grey’s Anatomy, les chats autour de moi.

Quand j’étais étudiante et que la solitude me pesait, je pouvais rester des heures devant cette série médicale. Je tirais la couverture jusqu’à mon visage et je me recroquevillais autour de Meredith Grey, Izzie Stevens et surtout Cristina Yang. C’était comme si ces images soignaient quelque chose en moi. La perfection des dialogues et des visages, l’imperfection de leurs vies. Sérieusement, j’ai une dette envers Shonda Rhimes. Comme vis-à-vis de ces personnes qui m’ont laissée me reposer, grandir et apprendre sans me juger. Je ressens pour elles une gratitude profonde.

Il y a plus de sept cents personnes devant moi et pourtant, j’obtiens deux places pour aller voir Moi Dix Mois, le groupe de notre adolescence. Ce ne sera sûrement pas parfait mais il y aura l’intention, la fébrilité du moment et nos manières de le célébrer.

Je crève une poche d’amertume et de tristesse en postant une story sur Instagram qui me vaut des messages bienveillants et des confidences similaires. Comme dans tout milieu, celui de la poésie est gangrené de gens qui n’hésitent pas à écraser les autres pour gagner un peu de lumière. C’est la dernière fois que j’en parle en ligne. Je continuerai à confronter directement les personnes qui agiront de la sorte, mais je ne pense pas avoir à le faire de sitôt. Je vais essayer de ne plus invoquer ces esprits malfaisants.

Tous ces messages m’ont portée, je m’en rends compte. Sans le savoir, nous partageons des liens invisibles. Une fois dévoilée, la peine appelle sa fermeture. C’est l’inverse qui se produit pour la joie, qui convoque son ouverture, si tant est que nous fréquentons les bonnes personnes, c’est-à-dire celles qui nous correspondent.

Comment je m’y prends pour reconnaître une amie, désormais : nos sentiments se répondent, je n’ai pas de doute sur notre affection mutuelle, je ne cours pas après elle et elle ne me court pas après non plus, je ne la porte pas à bout de bras et elle non plus, nous célébrons nos joies et pansons nos chagrins ensemble, je ne me sens pas mal à l’aise avec elle. Ses amis sont gentils avec moi, mais pour cela il faut que mon amie ait trouvé son endroit également. Je genre au féminin car je n’ai plus d’amis garçons depuis un moment. C’est pourquoi ma peau est impeccable et mon rythme cardiaque plus calme. Je plaisante… Je continue à emprunter les transports en commun, je sais ce qu’est un homme et ce qu’il m’apporte, quand je ne le pousse pas dans l’allée centrale avant de prendre sa place.

Ça fait deux ans avec Léa et c’est complètement fou. Nous fêtons notre anniversaire dans un hôtel quatre étoiles, comme l’année dernière. Un luxe une fois l’an, à passer de l’eau chaude de la piscine au lit king size, des draps étincelants à la moquette rouge, à regarder des bêtises à la télévision. C’est le repos attendu où nous revenons sur l’année écoulée, où nous pensons seulement à notre amour qui creuse, se dépose, s’installe… Partout où nous posons notre regard. Je nous promets une vie radieuse et un amour bruyant, visible et clair comme le petit matin que nous voyons apparaître, les branches de l’arbre en face remplies de moineaux pépiants.

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