(du 12 au 25 janvier 2026)

Une semaine après la tempête de neige, je me lève plus tôt que prévu. Je regarde mon visage dans la glace : mes cernes sont à peine visibles et je ne me sens pas épuisée non plus. Je prends mon café comme tous les matins avant de me préparer. Mes cheveux sont propres, ma peau est hydratée et je sens le jasmin blanc. Je suis prête.

Au moment de partir, je dois retourner dans la salle de bains pour une dernière retouche de maquillage. Là, je me décompose et j’éclate en sanglots. C’est Léa qui vient me trouver. Je ne vais pas travailler ce matin-là, ni le lendemain d’ailleurs. Mon visage est fermé et mon cœur semble vide. Je ne sais pas quel mal mystérieux me retient à l’intérieur mais je n’essaie pas de lutter contre le courant. Je me laisse abattre ; je m’écroule pour de bon. La dernière fois, j’évoquais une « rage médiévale » éprouvée lors de mon trajet pour me rendre au travail le jour de la tempête de neige, le jour où tout fut finalement annulé. Cette fois-ci, on peut dire qu’il y eut des accès de larmes comme des saignées tout au long de mon absence, sans que je puisse réellement leur donner une explication rationnelle. Je ne pense pas pouvoir tout expliquer par la décompensation.

Le sentiment qui m’envahit à la suite de cet épisode est l’amertume. Je me sens amère par rapport au manque de considération que je ressens à mon égard, comme si je pouvais prétendre plus que mon poste à l’Education Nationale, par exemple, ou plutôt qu’on ne m’avait pas assez bien regardée. De manière générale, j’aspire à plus d’amitié, de réciprocité et de chaleur. Je ne comprends pas ce que je fais mal. La réponse qui revient souvent : rien. Les gens sont occupés. Alors, qu’ils me libèrent de leur file d’attente. Que je marche sans me retourner et avance sur mon chemin, qui n’est pas non plus de tout repos.

La figure qui m’obsède le plus en ce moment est celle du clown. Le clown blanc, le clown triste, ou plutôt Pierrot parce que j’aime sa douce mélancolie. Je rêve que l’on me prédit une vie de clown, comme une malédiction. Je pense aux masques que l’on donne aux Gémeaux qui devraient avoir deux visages, alors que je ne cherche pas à mentir ni à jouer. Si cette dualité renvoie au fait de passer de la gaieté à la tristesse, du rire aux larmes, alors je la comprends un peu mieux. Si l’idée du clown, que je lui associe, signifie que le rire pourra me sauver comme me perdre, je la comprends également davantage. Pour toute chose, je cherche la mosaïque. C’est pourquoi je poursuivrai la poésie et l’analyse toute ma vie, j’imagine.

En attendant, je ne veux plus penser au clown en tant que déguisement mais plutôt en tant que nature profonde, comme il m’arrive d’être séduite par l’image du chevalier. Une fois que l’on grimace au centre de la scène, que l’on a bien été aussi « gênant » que possible, que peut-il arriver de plus ? À qui ressemblerait un personnage hybride, clownesque et chevaleresque en même temps ? À Great Teacher Onizuka ou à un autre personnage hautement problématique ?

Devenir enseignante, était-ce une forme d’acte de foi en ce sens ?

Le vendredi soir, nous allons rendre hommage à David Lynch – ou peut-être plutôt à Laura Palmer, son héroïne tragique – à l’occasion de la projection de son film Fire walk with me, déguisées en Dame à la bûche et en Audrey Horne. Je déteste les déguisements, qui vont de pair pour moi avec le mensonge et le bruit dont j’ai déjà parlé tout à l’heure. Cette fois-ci, pourtant, je trouve cela grisant. La rupture avec le quotidien occasionnée par mon absence au travail aide sans doute : je pousse la fièvre jusqu’au bout. Et puis, j’aime vraiment les mondes de Twin Peaks.

Dans les transports en commun, les Parisiens ne s’étonnent pas vraiment de me voir transporter un pain de campagne géant à la manière d’un nourrisson. La dame à la bûche est plutôt grave mais je me sens d’humeur légère. Clownesque. J’ai quand même l’impression de porter un secret important. Mais je n’entends rien. Ma psy me demandera malicieusement : Avez-vous bien tendu l’oreille ? Non, puisque j’étais encore un peu soucieuse du regard des autres. Je lui ai répondu : Non, mais c’est peut-être parce que c’était juste un pain de campagne. Il se crée une forme d’intelligence dans l’analyse qui ressemble à la normalité de l’affection pour les autres relations. Il n’empêche que je repense à sa réflexion. Je n’ai rien entendu. Alors, je devrais réitérer l’expérience. Changer le pain en bûche en secret. Continuer à écrire, en quelque sorte. Mais aussi : transfigurer la réalité.

Quand j’y repense, il y a quand même eu cette peine immense au moment de la scène finale de Fire walk with me, que je n’avais pas ressentie la première fois que nous l’avons vu à la maison. J’écrase des larmes dans l’obscurité de la salle, que les responsables ont l’élégance de ne pas rallumer tout de suite. Un ange vient finalement voir Laura Palmer, surplombée par Dale Cooper qui l’entoure avec tendresse. Nous ne savons pas vraiment si les anges existent. C’est pourquoi nous comptons sur la bonté et l’amour des êtres humains.

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