(du 26 janvier au 8 février 2026)
Je reçois un message professionnel qui me contrarie beaucoup, mais j’essaie de choisir les réservoirs que je souhaite alimenter. Trouver des réponses rapides, pragmatiques et résignées aux problèmes aide probablement à éviter l’épuisement et la remise en question, mais c’est dans une approche humaine et donc une certaine désobéissance que j’enseigne depuis onze ans. C’est ce qui avait amené un principal à me demander si j’étais anarchiste en début de carrière. Mais ça, c’était avant que je m’en aille, qu’une dizaine de textos me donne raison, que le collège connaisse une série de faits inexpliqués après mon départ et que je puisse enseigner correctement, ailleurs. C’était un collège situé juste en face du lycée de la malheureuse jeune fille qui a fait les titres des journaux récemment. Cette ville soigne sa relation avec le harcèlement scolaire.
L’Éducation Nationale devrait privilégier la sauvegarde de la santé physique et mentale des personnes, c’est tout ce que je me dis. En ce sens, la réponse apportée à la veuve de Caroline Grandjean est évidemment insuffisante et aussi retorse que notre gouvernement actuel. L’article du monde cite le ministère qui évoque le « sentiment » d’injustice vécu par l’enseignante. Partout où vous réclamerez vos droits, on vous tapotera l’épaule avec condescendance. On vous ramènera à vos émotions et à vos sentiments, loin de leur Inflexible Raison. Le diable n’a pas le visage que l’on imagine.
Je ruminais tout cela sur le quai du RER lorsqu’une jeune fille est venue à ma rencontre, un large sourire aux lèvres : « Est-ce que c’est bien Madame Duong ?! » C’était une ancienne élève. Alors, j’ai chassé mes idées sombres. Nous avons parlé très brièvement d’elle, de sa classe actuelle, du bon souvenir qu’elle avait de notre travail ensemble. Lorsque le train est arrivé, j’ai pensé qu’elle avait été envoyée comme un ange pour changer le cours de mes pensées.
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Mon instituteur de CP m’a envoyé une lettre magnifique en réponse à mes textes publiés dans l’ochju. Il confirme mon intention d’écrire sur la circulation de l’amour, comme mon désir de me remettre à écrire des lettres et des cartes postales… Ce sont des marques d’affection et de vie qui me nourrissent.
Léa me suggère d’en faire un projet au regard de mon enthousiasme mais je crois que j’ai plutôt envie de rester égoïste et secrète, cette fois-ci. Je prépare les archives de ma vie et, tenant ce journal intime à la vue de tous, je fais un autre travail d’archivage.
Je dois trouver de grands cartons à étiqueter et à remplir pour réaliser mon tri. Il me semble que c’est un geste fait pour honorer ce qui a été, de plus en plus. Je suis déjà en retard. Je ne sais pas si je parviendrai à faire pour moi le tri le plus grave, en écrivant le livre. J’essaie de ne pas y penser en ces termes.
Pendant ce temps, j’ai l’impression que tout le monde avance plus vite que moi. Je me sens, comme d’habitude, trop lente ; je me suis engagée dans l’enseignement de 5h30 du matin à 17h du soir, et cette tâche revient le soir et le week-end ; je suis incapable de réseauter si la personne en face de moi est détestable ou m’ignore et je verse mon énergie dans le journal, des appels à textes et des propositions diverses. Le livre se diffuse par fragments avant de livrer sa forme complète. J’essaie de me dire que cette énergie distribuée est semblable à cette circulation de l’amour : plus je la donnerai et plus elle me reviendra.
En attendant, mon isolement se dissipe légèrement grâce à mes efforts pour dégager la brume et verbaliser mon désir. De nouveaux visages apparaissent.
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Je fais un rêve agréable et énigmatique que je ne peux pas raconter ici – un rêve qui restera entre Léa, ma psy et moi. Tout ce que je peux dire, c’est que le mois de janvier, atroce, est terminé et que février possède une énergie latente. C’est dans le sommeil du Cheval de Feu que j’avance.
Je recommence à faire des rêves qui m’instruisent et me montrent la voie.
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Dans son livre Pousser les murs, Joan Nestle évoque la vie étonnante de son amie Mabel Hampton, entre autres confidences et remarques sincères sur sa propre existence. Son amie fait preuve de ce que l’on appelle « de la résilience » face à toutes les épreuves de sa vie, et ce mot ne recouvre pas l’ensemble de ses actions. Je suis touchée par un passage dans lequel Joan Nestle explique que Mabel Hampton souhaitait avoir autour d’elle des amies chères, de quoi manger, un foyer chaleureux et une compagne à ses côtés. Elle ajoute : « le chagrin réside dans le fait qu’elle, et tant d’autres, ait eu à travailler si dur pour un territoire qui devrait être à tout le monde. »