(du 9 au 22 février 2026)

Devant le film Roméo + Juliette, je pleure toujours au moment de la mort de Mercutio. C’est le clown tragique qui apporte la joie, la vérité et le mauvais présage en même temps. Il touche sa hanche grièvement blessée et dit « Ce n’est qu’une égratignure » en souriant, et je fonds en larmes.

La Saint-Valentin est une journée longue et délicieuse où nous pouvons fusionner complètement autour de fruits de mer, de gâteaux rose bonbon et d’une séance de cinéma près des Halles. Léa semble vraiment heureuse et je le suis aussi.

L’éditeur d’une revue au format étonnant me propose de lui envoyer un poème. J’accepte, avec un peu d’appréhension et de curiosité mêlées. Ce numéro sortira en avril 2027.

J’attends la réponse d’une autre revue, sans grand espoir.

Depuis que mon père est mort, c’est comme si j’avais cessé d’être vietnamienne pour une partie des gens. En fait, c’est comme si j’avais cessé d’être, tout court. C’est un sentiment difficile à traduire. Je ne peux que ressentir la colère terrible liée aux évènements périphériques : artiste vietnamienne célébrée en dépit de son attitude méprisante ou immorale, follow puis unfollow dans la minute d’un compte Instagram dédié à la communauté vietnamienne, invitation de dernière minute, absence totale de nouvelles ou d’organisation pour le nouvel an lunaire, manque de soutien lors de la parution de mon texte… La colère née du départ de mon père, je ne peux l’affronter qu’entre quatre murs capitonnés ou face au livre, au journal en cours.

La même chose ou presque se produit au sein de la communauté poétique.

Je lutte contre cette éviction en asseyant ma présence en ligne, mais la pression est parfois trop forte. J’en ai assez de prendre sur moi et j’en ai assez de craquer. Alors, je suis montée en selle sur ce maudit Cheval de Feu. J’essaie de voir plus loin. Plus haut. C’est l’action qui me sortira de ce marécage d’indifférence, d’ignorance et d’ennui.

Je cuisine à l’occasion du nouvel an et dépose une partie du repas sur l’autel de mon père. La table est parfumée et conviviale. Léa reprend de la viande et j’en suis profondément heureuse. Je peux faire cela, à mon tour : honorer le moment. J’envoie un message à ma tante au Vietnam et j’en reçois également.

Je peux faire mes propres trucs. Je peux suivre mon instinct.

Le lendemain, je sens que je n’arriverai pas à aller en cours. Je pousse jusqu’à sortir de la maison, jusqu’à atteindre le dernier arrêt du train. Je suis en sueur et mon ventre est en vrac. Mais j’opère un demi-tour au tout dernier moment. Dans le message que j’adresse à ma direction, je change l’expression « ne pas être en mesure de » par « ne pas être en état », et je sens que cette modification est importante.

Lorsque mon cerveau, lorsque mon cœur ne parvient pas à prendre une décision, c’est mon corps qui réagit, et de façon puissante. Je ne sais simplement pas s’il me protège ou s’il m’écrase dans sa vérité. Probablement les deux.

Des épisodes de Grey’s Anatomy par centaines, et une certitude sur le fait que Cristina Yang continue de représenter un modèle d’éthique – jusque dans sa démesure apparente – comme sur la capacité de Shonda Rhimes à modeler la réalité par son récit. Ou plutôt, sa façon de garder le cap en continuant à raconter ce qui arrive.

L’hiver parisien nous offre une brève éclaircie. Les trottoirs grouillent de monde à Opéra.

Nous partageons un café vietnamien avec Trâm Anh et Léa dans une chaîne à la charte graphique inquiétante. Nous avons le temps de la conversation et de la montée de caféine qui frappe le cerveau. J’ai l’impression que la vie s’ouvre pour mon amie. De mon côté, je trouve une forme de réconfort dans ses paroles par rapport à ce que je crois être mon exclusion définitive de toute communauté : il est possible que les autres n’attribuent pas à l’indifférence la valeur que je lui donne, ou même que cette indifférence n’existe pas réellement.

Je prends plusieurs décisions alors que je suis encore un peu souffrante. Nous en rions avec Léa… Mais je sens que ce sont les bonnes décisions. J’ai besoin de prendre l’air. J’ai aussi besoin de sentir la réalité de l’encolure du cheval, comme dans ce vieux poème lu à Mange tes mots puis à La Cagette. Le Cheval est mon signe. C’est mon signe pour avancer ; celui, aussi, que je me crée.

Je veille, tard dans la nuit, scrollant frénétiquement sur Instagram. Les informations sont terrifiantes. Et ma terreur se change en hyperfixation sur une partie de mon corps, que j’imagine immédiatement malade. J’essaie de lui opposer un discours rationnel et une observation à tête reposée. Me regarder sous tous les angles à cette heure avancée ne fait qu’accroître mon inquiétude : une démarche raisonnée et des paroles confiantes m’aideront à chasser cette rumeur. Couper une partie d’internet aussi, je le crains.

Lorsque je veille ainsi, je ne veille sur personne en réalité. Surtout pas moi-même.

Posted in