(du 16 au 29 mars 2026)
*le titre est emprunté à une note d’un journal de recherches d’Emile Zola.
Avant de s’éclipser à nouveau, le printemps fait une entrée fracassante. Fracassantes l’odeur du jasmin que je recherche dans tous les parfums possibles et toutes les odeurs du Sud que j’espère bientôt traverser.
Les anniversaires commencent à défiler et je finis par les voir comme ils doivent être, l’occasion simple de se réunir et de manger ensemble. À ces célébrations s’ajoutent les cafés et les Monaco pris avec les amies. Je dis à Léa : j’ai passé ces quatre derniers jours à manger et à boire des verres en terrasse. C’est la vie oisive que je peux avoir aussi. Je voyais la vie idéale comme une vie exempte de soucis ; elle m’apparaît davantage aujourd’hui comme une vie en constante réinvention, proche de la compréhension et de la fantaisie.
Après tout, queer signifie d’abord bizarre, étrange. C’est notre lot que de créer l’événement et le mystère, d’atteindre la vérité autrement. C’est notre lot de survivre à tout.
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La deuxième semaine est particulièrement éprouvante sur le plan professionnel. Plus précisément, elle l’est parce qu’on a décidé d’éprouver ma patience et mes limites, par pure nonchalance, quitte à me mettre en danger. Un membre de l’administration se comporte mal, sa supérieure me présente des excuses à sa place. Je me retrouve ensuite seule à deux reprises dans des situations où j’aurais dû recevoir de l’aide. Mais les choses sont dites et les actions visibilisées – je repousse tout ce qui pourrait me ronger le corps.
Reste tout de même cette désagréable sensation d’avoir gêné, puisque je n’ai pas été éduquée à déranger et à dire. Pour l’esprit, c’est plus compliqué. Il faut croire sans relâche en sa fulgurance personnelle.
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Mes amies continuent de me parler d’un livre dont j’ai parlé avec chaleur, mais le cœur n’y est plus. Ainsi, un chien arrive et mon espoir d’amitié s’en va, définitivement.
Je dépose les faits comme des archives froides : l’une m’envoie une image et des propos malveillants, n’accepte pas ma réaction puis me bloque. L’autre, après des mois de silence, n’entre pas en empathie et me dit de me débrouiller. La première, me recroisant par hasard, m’ignore puis se moque de moi avec une jeune femme sur le quai du métro.
Laissons-les ensemble.
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Deux de mes amies ont été ou sont en grande souffrance auprès de leur petit ami, et je sais que le déclic est intime et ne peut être qu’intime. Il faut se choisir, puis choisir l’autre. Les êtres humains aiment se blottir entre eux ; se tenir seul est difficile. Mais c’est la seule véritable issue possible pour entrer en amour.
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Une ancienne amie s’abonne à mon site internet puis me supprime de ses abonnés sur Instagram. Une éditrice se procure une revue dans laquelle j’ai écrit plusieurs pages après avoir refusé mon manuscrit. De ces gestes incompréhensibles et déprimants, je n’ai pas grand-chose à dire, sinon que je mérite mieux et que vous finirez toujours par me lire quelque part, avec ou sans aide.
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En regardant les stories d’une écrivaine reconnue dont j’apprécie les photographies léchées, je comprends qu’elle est amie avec une autrice que j’ai failli dater. Je passe sur le comportement erratique de cette dernière car ce n’est pas le sujet : je réalise en même temps que nous ne faisons pas partie du même monde. Elles évoluent dans une sphère plus parisienne, plus bourgeoise. Préservée. Là où les gens se reconnaissent entre eux et peuvent compter sur Papa ou Maman auteur, sur un nom de famille français, sur un environnement qui n’a pas été vandalisé.
Je comprends que c’est à moi de devenir celle dont on regardera les stories, celle qui doit raconter son histoire, à sa manière. Reprendre les rênes m’apparaît comme une urgence. Je sens que quelque chose se détache comme une peau.
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Le luxe ultime : passer par la chambre qui sent l’été avant l’heure, draps frais et petite brise, pour me faufiler sur la terrasse, toucher la terre des rosiers et du lilas mauve, espérer les fleurs et leur parfum. Nous avons pu prendre le petit-déjeuner là, avant le retour de la grisaille. Et nous recommencerons.
C’est ce plaisir naïf qui est reproduit sur les terrasses parisiennes, dans l’herbe des parcs de ville, partout.
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J’attends les vacances avec impatience. Je suis fatiguée.
Pour ce dimanche de changement d’heure, je tape le journal dans le soleil avec les chats, j’écris à Léa avec qui je ne crains jamais de trop écrire, je termine de corriger les copies du brevet blanc et je prépare mon sac pour demain.
Pour les élèves comme pour moi-même, je relâche la pression. Je fais de mon mieux. J’assure ma sécurité et je veille sur ma santé, physique comme mentale. Je bois de l’eau, j’hydrate ma peau et mes idées. Je brosse mes cheveux deux à trois fois par jour.
Les fleurs et le printemps reviendront pour de bon. J’ai toujours été prête.