Tempête de neige et temps de l’amour
(du 29 décembre au 11 janvier 2026)
Je reviens du sud reposée et nourrie par le rythme ralenti de la Côte d’Azur, les petits plats chauds de ma sœur et le sommeil dans la chambre sans lumière. Mélancolique d’avoir dû dire au revoir à ma famille, heureuse de retrouver Léa et les chats.
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Nous fêtons le nouvel an dans la famille de Léa. Je trouve cela « sans prix », extrêmement précieux d’avoir cette chance de passer les fêtes ensemble. Nous dînons longuement et buvons du bon vin, il y a des conversations difficiles et d’autres plus légères, il fait chaud. Je surveille Léa du coin de l’œil, j’espère toujours qu’elle ne surcompense pas l’introversion ou la tristesse des autres en étant gaie, mais c’est plus fort qu’elle, cette espèce de soleil charmant.
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Il fait si froid que les oiseaux du lac ont disparu, hormis quelques rares poules d’eau qui continuent à chercher de quoi manger dans la boue. Parfois, elles se hasardent un peu trop près de la route. Mais elles ne sont pas des chats ni des chiens que je peux accueillir chez nous. Je les observe, leur bec penché vers le sol.
J’ose enfin donner un petit quelque chose à l’homme qui somnole sans discontinuer le matin à la gare ; j’ai honte de le faire, sans trop savoir pourquoi. Mais j’ai honte de ne pas le faire, tout autant. À chaque fois que je le vois, et malgré son profil imposant, je me dis qu’il pourrait être mon père, livré à la solitude et au froid de l’hiver.
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Moi qui m’étais promis de ne plus jamais faire passer le travail avant moi, voilà que je prends le chemin du collège le jour de la tempête de neige. Les transports circulent bien, contrairement aux voitures empêchées par la neige qui s’accumule sur les routes. Je n’ai pas d’excuse. Installée dans mon siège, les mains glacées, je découvre les messages de mes collèges qui font demi-tour un par un… Puis celui de ma cheffe qui nous demande finalement de ne pas venir, un quart d’heure avant le début des cours. Je sens cette chaleur familière me monter aux joues, celle d’une rage médiévale et incontrôlable, mais je suis plus proche de l’arrivée que du départ… Alors, je tiens mes classes deux heures avant la fermeture de l’établissement.
Une fois rentrée à la maison, la fatigue me tombe dessus. Brutalement. Je vois les flocons énormes tomber à travers la fenêtre et j’annule mon rendez-vous avec la psy. Je passe les trois heures suivantes à déjeuner puis à prendre le café devant Grey’s Anatomy, les chats autour de moi.
Quand j’étais étudiante et que la solitude me pesait, je pouvais rester des heures devant cette série médicale. Je tirais la couverture jusqu’à mon visage et je me recroquevillais autour de Meredith Grey, Izzie Stevens et surtout Cristina Yang. C’était comme si ces images soignaient quelque chose en moi. La perfection des dialogues et des visages, l’imperfection de leurs vies. Sérieusement, j’ai une dette envers Shonda Rhimes. Comme vis-à-vis de ces personnes qui m’ont laissée me reposer, grandir et apprendre sans me juger. Je ressens pour elles une gratitude profonde.
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Il y a plus de sept cents personnes devant moi et pourtant, j’obtiens deux places pour aller voir Moi Dix Mois, le groupe de notre adolescence. Ce ne sera sûrement pas parfait mais il y aura l’intention, la fébrilité du moment et nos manières de le célébrer.
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Je crève une poche d’amertume et de tristesse en postant une story sur Instagram qui me vaut des messages bienveillants et des confidences similaires. Comme dans tout milieu, celui de la poésie est gangrené de gens qui n’hésitent pas à écraser les autres pour gagner un peu de lumière. C’est la dernière fois que j’en parle en ligne. Je continuerai à confronter directement les personnes qui agiront de la sorte, mais je ne pense pas avoir à le faire de sitôt. Je vais essayer de ne plus invoquer ces esprits malfaisants.
Tous ces messages m’ont portée, je m’en rends compte. Sans le savoir, nous partageons des liens invisibles. Une fois dévoilée, la peine appelle sa fermeture. C’est l’inverse qui se produit pour la joie, qui convoque son ouverture, si tant est que nous fréquentons les bonnes personnes, c’est-à-dire celles qui nous correspondent.
Comment je m’y prends pour reconnaître une amie, désormais : nos sentiments se répondent, je n’ai pas de doute sur notre affection mutuelle, je ne cours pas après elle et elle ne me court pas après non plus, je ne la porte pas à bout de bras et elle non plus, nous célébrons nos joies et pansons nos chagrins ensemble, je ne me sens pas mal à l’aise avec elle. Ses amis sont gentils avec moi, mais pour cela il faut que mon amie ait trouvé son endroit également. Je genre au féminin car je n’ai plus d’amis garçons depuis un moment. C’est pourquoi ma peau est impeccable et mon rythme cardiaque plus calme. Je plaisante… Je continue à emprunter les transports en commun, je sais ce qu’est un homme et ce qu’il m’apporte, quand je ne le pousse pas dans l’allée centrale avant de prendre sa place.
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Ça fait deux ans avec Léa et c’est complètement fou. Nous fêtons notre anniversaire dans un hôtel quatre étoiles, comme l’année dernière. Un luxe une fois l’an, à passer de l’eau chaude de la piscine au lit king size, des draps étincelants à la moquette rouge, à regarder des bêtises à la télévision. C’est le repos attendu où nous revenons sur l’année écoulée, où nous pensons seulement à notre amour qui creuse, se dépose, s’installe… Partout où nous posons notre regard. Je nous promets une vie radieuse et un amour bruyant, visible et clair comme le petit matin que nous voyons apparaître, les branches de l’arbre en face remplies de moineaux pépiants.
Chance, curiosités et poupées mélancoliques
(du 15 au 28 décembre 2025)
La période des fêtes, habituellement si crispante et épuisante, me fatigue mais ne me détruit pas. Je ressens, au pire, des raideurs dans la nuque que j’attribue à mon appréhension de redescendre dans le sud. Le changement et les transitions me font souvent cet effet-là. Cette année, je ne passerai qu’une semaine avec ma famille. Cela me permettra de voir Léa pour le passage à la nouvelle année. Je suis ennuyée qu’elle travaille autant, ennuyée pour elle car le système est sans pitié. Je ne cesse de lui répéter de tricher, mais elle est plus sage que moi – elle voit plus loin, dans son propre cheval de Troie. Je l’admire aussi pour cela.
Les journées où Léa et moi allons au marché de Noël, boire du vin chaud trop sucré et prendre des photos ; où nous partageons un dîner de fromages et de viandes dans le salon, sont remplies de douceur et d’amour. Ce sont des journées transparentes comme l’eau claire. Il y a le soin que nous apportons à la confection de ces moments, et notre bizarrerie puissante qui nous réunit et nous rend heureuses. Je prie pour avoir encore une infinité d’autres moments et que mes adelphes puissent eux aussi avoir accès à cette abondance.
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Mon amie Trâm Anh vient prendre le café à la maison et c’est une fête. Léa a même fait un délicieux gâteau pour l’occasion. Newman s’empresse de sauter sur ses genoux. Nous parlons de tout et de rien, surtout de tout. Il ne fait pas froid. Nous avons la chance de partager un moment bien au chaud, au début de l’hiver.
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En scrollant mécaniquement sur Instagram le matin de mon départ, je tombe sur la vidéo d’une personne qui partage ses dernières lectures. Je mets quelques secondes avant de reconnaître mon exe R., avec une nouvelle coupe de cheveux. Elle a un air enjoué devant l’objectif. Je me souviens de sa façon de rompre avec moi, de soupirer avant de déclarer : « Je n’ai jamais fait ça avant… » et de m’expliquer le sourire aux lèvres comment ça se passe, quand on aime vraiment quelqu’un, ce qui était le cas avec son exe mais pas avec moi. Je me souviens de ses silences, de ses absences et de son mépris à mon égard, pour mon attachement aux réseaux sociaux, ma poésie et mon besoin d’être aimée. Je me souviens de mon acharnement à vouloir être aimée et admirée par elle. Alors que je regarde son profil, ce matin-là, je ressens un dégoût profond.
Dans ses vidéos, elle présente un livre de Murakami et affiche celle qui semble être sa nouvelle compagne, une jeune femme eurasienne.
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Durant le trajet qui me conduit à Cannes, je réfléchis à mon prochain post sur Instagram. On ne peut pas dire que je sois plus détendue vis-à-vis des réseaux sociaux, mais j’ai décidé que j’allais me laisser tout l’espace et la clémence dont j’avais besoin. Je poste tous les jours en espérant « toucher les bonnes personnes », celles qui se sentiront concernées et portées par mes publications et mon journal, ou inspirées à leur tour. Pour une fois, je ne suis pas envahie par le stress, et commence à m’amuser franchement.
C’est quelque chose que j’avais déjà formulé dans une autre publication à la suite de ma lecture pour la revue : je suis moi-même lorsque je ris, et pas seulement pour amuser la galerie. La prochaine fois que je me surprendrai à ne plus avoir envie de plaisanter, je saurai que j’ai perdu ma trace. Qu’il est temps de me regarder en face et de penser à ce qui ne va pas dans ma vie. Ou plutôt, à ce dont j’ai besoin.
Aujourd’hui, j’ai besoin de la présence et de l’adhésion de mes proches. J’ai besoin de boire des cafés dans la jolie cafetière offerte par mon amour chaque matin et de m’endormir dans son dos chaque soir. J’ai besoin d’écrire dans le journal régulièrement et qu’il soit lu. J’ai besoin de pouvoir dérouler ma pensée jusqu’au bout et qu’on ne me prenne pas pour une imbécile. J’ai besoin d’avoir mes chats autour de moi. J’ai besoin d’être aimée pour celle que je suis, une personne flegmatique mais réellement engagée dans tout ce qu’elle fait.
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Quelque part sur internet, deux lesbiennes et une femme trans échangent les pires abominations et rient avant d’aller dormir. Avoir eu une adolescence comme la nôtre n’est pas donnée à tout le monde, et tout le monde n’y survit pas.
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Ma mère a gardé les poupées en porcelaine qu’elle m’offrait à chaque bulletin prometteur… Il y en a une petite collection. Pendant longtemps, leurs têtes étaient penchées sur moi tandis que je lisais ou jouais sur mon lit. La plus grande, en particulier, me rassurait. Elle ressemblait à une grande aristocrate, avec sa robe en velours bleu nuit et son collier. J’imagine que toutes ces poupées sont imprégnées d’une douce mélancolie. Aujourd’hui, ma mélancolie et ma rage sont conscientes, et je vis de mieux en mieux avec. Je vois tout de suite les élèves qui ont ce tempérament. En attendant, il y a ces valises remplies de poupées endormies. J’en exhume deux et les ramène avec moi à Paris.
Je réalise que, même inconsciemment, je prépare la venue du Cheval de Feu qui couvrira l’année 2026 dans le calendrier lunaire. J’attrape et je chéris les objets qui me protégeront d’éventuels coups du sort. Je place toutes mes intentions dedans. Mais je suis déjà chanceuse et ce qui devra arriver, arrivera.
(du 1er au 14 décembre 2025)
Sortir de la maison alors qu’il fait encore nuit. Les cernes et les cheveux tirés. J’aimerais mieux paresser au lit ou penser dans le salon avec les chats. À mesure que les vacances de Noël approchent, j’ai des envies d’école buissonnière et de longs sommeils. Envoyer un message au collège qui dirait : « pas aujourd’hui. »
Qu’on ne s’y trompe pas : je n’ai jamais été dans un établissement aussi agréable. Mais le système tout entier du travail à rendre et de la présence à pointer me fatigue. Je comprends que j’ai eu raison d’avoir triché avec ce système par moments, et je continuerai à le faire.
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Un couple entre dans le RER avec un enfant. La mère traîne une énorme valise. Le père va s’asseoir spontanément avec sa fille, après avoir marmonné un « tu veux t’asseoir ? » à peine audible à sa compagne. Je laisse mon siège à la mère pour m’asseoir plus loin et lui ordonne de s’asseoir. Elle proteste mais s’assied tout de même. De loin, son regard est un mélange de perplexité et de reconnaissance. Léa me dira plus tard : mais elle ne sait pas ce qu’elle doit ressentir.
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Enfin, la soirée de lecture de la revue l’ochju arrive. C’est un moment merveilleux de bout en bout. Luce et Léon ont organisé les choses avec soin et j’arrive à me détendre au cours de la soirée. Chercher les rires et les regards m’ont aidée, puisqu’on ne se refait pas… Comme dirait Redcar : « je m’en suis fait, je vais m’en défaire. » Léa, son frère, sa compagne et mes amies sont venues. Je suis profondément touchée par leur présence, c’est un sentiment de complétude que j’ai du mal à traduire. Je sens que le texte enfin dit et l’entièreté de cette soirée m’ont nourrie pour longtemps.
Sur le chemin qui mène à la soirée, je mets un peu de temps à remarquer une femme âgée assise devant moi. Quand je lève les yeux vers elle puis regarde son profil dans le reflet de la vitre, je suis frappée : elle a exactement les mêmes traits que ma grand-mère maternelle. Un nez légèrement en trompette, une bouche boudeuse, un visage bien dessiné et des yeux mélancoliques. Elle est complètement perdue dans ses pensées, un peu comme les personnages de Stranger things qui ont été endormis par le monstre. Je me sens émue mais je me retiens. Je ne vais quand même pas lui dire qu’elle ressemble à quelqu’un qu’elle ne connaît pas, même si c’est une belle chose pour moi.
Au moment de son arrêt, elle se lève et sort rapidement. Une jeune femme prend sa place avec un sac d’une célèbre enseigne qui dit : « On ne s’est pas déjà vu quelque part ? »
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Dans une simultanéité troublante car gémellaire, c’est-à-dire sans concertation, Paulo Higgins et Erika Nomeni postent des stories évoquant l’urgence, pour les minorités, de ne pas rester à leur place et, en même temps, de jouer le jeu pour ne pas être écrasées. Se réapproprier les codes, en quelque sorte.
Je n’en écrirai pas plus mais ce discours est venu confirmer certaines choses et m’a remis le cerveau à l’endroit. Effectivement, les places sont chères, surtout lorsque l’on joue aux chaises musicales et qu’on n’a pas le droit d’entendre la musique.
Si, par malheur, on réclame un peu trop nettement de pouvoir l’écouter, on nous regarde de haut en bas comme cette directrice de revue qui avait jeté un œil distrait sur le zine de « Partir » à l’époque et avait soufflé « Tu me le prêteras, hein » à mon amie. Il était à 1€ et elle gagnait bien sa vie, mais je ne faisais pas partie du club. Je ne pouvais rien lui apporter dans le petit milieu de la poésie. Heureusement, un couple de lesbiennes terriblement classes était passé juste après, un chien dans les bras, et l’une des deux qui était vietnamienne m’avait glissé un billet de dix euros puis avait repoussé mon geste fermement quand j’avais voulu lui rendre la monnaie, me répétant que c’était vraiment beau, vraiment intéressant, lisant le début du zine puis mon visage simultanément.
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Plus je me sens alignée avec moi-même, plus je fais ce que je veux et plus certaines personnes de mon entourage gardent le silence et s’éloignent. En tant qu’amie – c’est là où commence mon erreur, dans cette dénomination – et parce que je les admirais, car je ne sais pas mentir, je les ai soutenues, j’ai acheté leur travail, j’ai partagé des moments avec eux et j’attendais quand même, humainement – quoi ? Des miettes de leur amitié ou de leur considération ? La vérité, c’est que la violence prend une multitude de formes et que j’ai été naïve. Ma croyance en l’amour m’a fait oublier les jeux de pouvoir que tout le monde pratique, non pour survivre ici mais pour gagner.
Pire encore : après avoir ignoré mes relances d’invitation, mes témoignages d’amitié et s’être tue durant toute la durée de ma communication pour ma dernière publication, une personne – je ne peux définitivement plus dire une copine – m’envoie une image à caractère humoristique avec une fille à l’air idiot qui parle d’arrêt maladie et me dit que je lui ressemble. Léa, qui passe derrière moi, me voit figée et ne sait pas quoi dire d’abord. Cela ne fait que quelques semaines que mes TOCS et crises d’anxiété ont disparu. Mais on peut toujours compter sur quelqu’un de malintentionné pour nous faire pencher vers nos blessures. Comme j’avais déjà prévenu cette personne que je n’aimais pas les piques humiliantes et que, pour moi, une personne qui est méchante avec moi, au premier comme au dixième degré, ne m’aime pas, je la renvoie à sa violence et elle décide de me bloquer.
Peut-être que son entourage proche, si prompt à balayer sa violence d’un revers de la main, devrait interroger cette confusion persistante entre l’amour et la violence, comme le gaslighting inévitable à sa suite. J’ai été une imbécile de penser que ma première remarque avait été prise au sérieux : elle est devenue mon incapacité à bien interpréter les choses.
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La saison est infernale et épuisante, comme tous les ans, mais j’emprunte des portes de sortie. Je connais enfin ma valeur. Il était temps. Il y en a qui n’ont pas disposé d’autant de temps et de ressources que moi pour le réaliser. C’est à eux que je pense en cette fin d’année glaciale. Les fêtes ne sont pas douces pour tout le monde. Je sens une énergie nouvelle naître au fond de mon cœur. Une énergie comme une gigantesque boule de feu.
J’apprends justement que le 17 février prochain, nous entrerons dans l’année du Cheval de Feu. Ma sœur envoie un GIF de Galopa pour plaisanter sur le groupe familial de WhatsApp. Dans le fond, je refuse de croire en la superstition qui voudrait que l’année de notre signe soit une année de malchance. Après l’année que je viens de passer, forte en bouleversements et en crises, je suis prête à conjurer le sort et à affirmer tout ce que je suis, partout. De toute façon, je suis Cheval de Métal, le feu m’aidera à aiguiser mes couteaux.
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Personne n’attend personne pour créer sa propre famille. Pour s’aimer, se protéger et parler haut. C’est pourquoi je réfléchis de moins en moins avant de ramener des noisettes à mon amour Léa et à la communauté. À celleux qu’on appelle les allié•e•s. Avant de les cacher dans mes poches, aussi.
Ce n’est pas seulement un sac de survie que je veux constituer, c’est une vie qui aspire tous les privilèges et qui les utilise correctement. Je suis pleine de foi et de rage. Je vais davantage écouter mon instinct et moins ma confiance en l’amour, qui peut me tromper.
Rester la plus libre et la plus possédée.
(le 7 décembre 2025)
J’ai terminé ma semaine de cours avec une migraine lancinante qui m’a obligé à compter sur la compréhension des élèves, comme souvent inégale. Il faut désormais reprendre le fil, endosser de nouveau l’armure nécessaire des points-à-voir-dans-l’année, sachant que je m’en tire plutôt bien, leur donnant les graines qui me permettront de n’en faire qu’à ma tête ensuite. Je crois que, si j’arrivais l’année prochaine à redevenir professeure principale, je ne serais en revanche pas capable de monter des projets ou de faire venir qui que ce soit dans ma classe ; c’est trop. Mon projet consiste principalement à leur faire lire et entendre des autrices et auteurs aimés en veillant sur leur santé mentale, et la mienne en passant.
Cette année, cela fait onze ans que j’enseigne.
En voyant Hopper, un policier s’engouffrant sans peur dans le monde à l’envers rempli de créatures gluantes et hostiles, hésiter longuement avant de parler à Mike de sa relation avec sa fille… Onze – ici ma psy ferait probablement un bond, je fais le lien en l’écrivant aussi –, je repense à une chroniqueuse judiciaire qui me disait appréhender un atelier d’écriture avec des quatrièmes, davantage qu’une séance au tribunal pour suivre des tueurs en série.
Pour en revenir à Onze : elle pratique la télékinésie et doit faire sortir le monstre du corps de son ami, comme refermer le portail du monde à l’envers…
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Je suis terrifiée pour ma lecture de mardi soir, ou plutôt j’en ai envie autant que j’en ai peur. Parfois, je me sens partir dans la lecture, et je ne sais pas me rattraper. Je peux freezer comme peser mes mots en retrouvant leur goût. Je veux honorer la confiance que l’on m’offre par cette invitation ; je veux évidemment honorer aussi la mémoire de mon père, concerné malgré lui par mes textes. J’imagine qu’il faut que je dépose mon cerveau quelque part et endosse autre chose à la place, pas une armure cette fois mais peut-être quelque chose comme une membrane flasque qui aille dans le monde à l’envers et mène le monstre vers la sortie.
C’est cela, vraiment : j’ai envie de cette soirée comme de la suite, qui je suis sûre sera plus claire et plus douce encore.
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La pleine lune en Gémeaux m’a rendue complètement folle, tant pis pour le terme problématique. J’ai eu peur de ne pas réussir à faire plaisir à Léa pour Noël et, tant qu’à faire, tous les autres jours de l’année ; d’être une petite amie nulle. La pire.
Et puis, en secret, je suis allée récupérer pour elle un zine de recettes au Bonjour Madame ; j’ai traversé le bar bondé de lesbiennes et de queeros que je ne connaissais pas, pour m’adresser à quelqu’un que je reconnaissais vaguement. Il faisait froid, j’étais fatiguée à cause de mes larmes d’imbécile mais j’étais fière.
Plus tard, j’ai retrouvé Léa sur le quai du RER et nous sommes restées enlacées un moment.
(du 17 au 30 novembre 2025)
Un matin, les yeux encore mi-clos, je me dirige vers la cuisine pour nourrir les chats. L’un d’eux – son anonymat et sa culpabilité seront préservés pour ne pas fausser les études sur les mères homoparentales – se précipite sur le plan de travail et plusieurs verres entreposés ici par l’une de nous deux – même remarque – tombent et se cassent les uns après les autres. Je reste figée dans une posture très utile pour la situation avant de me bouger mollement et d’appeler Léa.
Rappel : pendant plusieurs mois et avant de cesser d’y penser de manière obsessionnelle, j’expliquais à ma psy à quel point je craignais de recevoir du verre dans les yeux…
Le constat que j’en fais, c’est qu’hormis quelques réflexions tardives sur le fait que des morceaux puissent traîner sous le lave-linge ou dans le fond de ma gorge, je m’en tire plutôt bien.
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Je ressens une immense fatigue que j’attribue à la saison, avant d’admettre que c’est un réflexe facile. Cette fatigue, c’est aussi ma difficulté à communiquer avec ma famille et tous mes doutes concernant mes possibilités d’être pleinement écoutée et considérée, plus largement d’être entourée par une communauté aimante jusqu’à la fin de ma vie.
Cependant, mes larmes et mes paroles prononcées sans interruption me semblent être des signes encourageants, ceux d’une crevaison qui signale le fait que j’EXISTE comme je le souhaite et que je dis tout ce que je veux dire sans être censurée.
En dehors de l’écriture, la parole est souvent impossible. C’est à moi d’en faire craquer les parois, de ne pas croire que je suis contrainte par quoi que ce soit, par paresse mentale ou épuisement existentiel. Adolescente comme aujourd’hui, je désire une vie profonde et romantique, et force est de constater que je l’embrasse, de plus en plus chaque jour.
L’écriture de l’intime et la tenue d’une parole sincère et constante vont de pair.
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Scène de film : je retourne dans mon ancien collège, quitté par lassitude et parce qu’on ne mesurait plus ma valeur. Quitté parce que j’appartiens désormais à un autre endroit.
C’est la remise du brevet. Mon ancien principal s’agite tandis que le nouveau énumère les noms de mes anciens élèves.
À la fin de la liste, il s’exclame « Mais qui était le professeur principal de cette classe ? Avec toutes ces mentions !…» et mon ancien principal vacille légèrement et tous les regards se tournent vers moi. Je souris et je salue – c’est moi ! Mais j’aurais dû hurler : « c’est moi… bande de BÂTARDS !!! »
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Ce journal a son pendant visuel sur mon compte Instagram, qui consiste en une série de photographies – les fameux dump – que j’essaie de présenter le plus honnêtement possible. De toute façon, l’entièreté de mon compte Instagram est une mosaïque agressive de mon journal, et les gens suivent, ou non.
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Pour revenir sur l’amitié et l’entraide, il y a des personnes à qui j’ai apporté un soutien sans faille et des preuves d’amitié plutôt flagrantes, et qui ne m’ont pas même envoyé un message pour me parler de cette publication à venir en décembre, ces textes si importants pour moi. Évidemment, ce silence me blesse profondément, mais je ne peux pas rester sur ce sentiment. Je me tourne vers les amies présentes et crée un discord pour réunir des personnes concernées par cette solitude mais surtout ce désir d’être ensemble sans cynisme. Le mot communauté a un sens, et je suis sûre que ce n’est pas celui de personnes « qui se ressemblent » mais qui s’ignorent ou s’entretiennent avec brutalité.
À ce niveau là, ce n’est plus voir le verre à moitié plein mais ajouter du gin dedans et faire du feu – je me sens de toute façon plus mère pour moi-même que toutes les mères que je croise, même si je leur concède la supériorité de la chair et une certaine violence que je n’arrive pas à atteindre.
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Lors de sa conversation avec Claude-Emmanuelle à l’occasion de l’enregistrement de son podcast Dolls house, Ava – alias Moon – est tour à tour charmante et profondément gothique : « on était déprimées mais hydratées » ou encore « attention, on était bizarres mais jamais problématiques » et Claude de faire une grimace coupable…
Juste avant de me trouver dans le siège confortable face à la scène, je me perds autour de Gare de Lyon. Dans une ruelle sombre et proche des rails, je songe activement à ma mort imminente et téléphone donc en toute logique à Léa, qui est encore au travail et ne peut rien pour moi. Je finis par retrouver mon chemin mais sa voix agit toujours comme un charme, pour reprendre l’expression consacrée : elle réduit immanquablement la puissance de toutes les manifestations du mal et les ruminations mentales que je peux déclencher. Ensuite, je déniche le passage secret vers mon cerveau. J’y suis obligée, afin de survivre.
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L’entrée dans la période des Sagittaires, ce signe libre et fantasque par excellence, m’apaise. Je ressens nettement la différence : les portes s’ouvrent, la tension redescend, le travail me pèse moins et j’avance dans mon cheminement autour de l’écriture.
Je sens que ma lecture lors du lancement de la revue l’ochju numéro deux refermera un cycle de ma vie et en ouvrira un autre ; je me dis que le cadeau de cette publication et de cette lenteur était inespéré. Il représente, à mes yeux, la possibilité de dire ma vérité et d’être enfin moi-même, avec les vivants comme avec les morts, définitivement libre et engagée dans le courant.
(du 3 au 16 novembre 2025)
Avec Léa, nous regardons pour la deuxième fois Killing Eve, une série qui me tient à cœur, vue dans d’étranges circonstances en 2020. Au contact de Villanelle, une tueuse à gage sans empathie – sa santé mentale n’est jamais évoquée frontalement – Eve se déplace sur l’échelle de la morale. Elle se demande si elles se ressemblent. Lors de ma séance hebdomadaire, ma psy m’aide à faire le lien entre ma propension à me faire la morale et la transgression au centre de la série. Cette tendance est renforcée par le fait d’être la fille aînée, encore une fois : il faut faire le bien, peu importe à quel point cela me fait du mal. Évidemment, cette souffrance passe inaperçue et ma solitude se creuse.
Alors, grâce à Villanelle et à mon cheminement, je coupe certains fils de toute façon invisibles et reprends ma liberté.
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Un matin, mon professeur de CP me contacte. Je dois avouer que la vue de son nom m’effraie d’abord : je crains une mauvaise nouvelle. Il me faut un instant pour reconnaître l’intitulé « Contact » de mon site internet, qui permet de m’envoyer un message. Son mail est plein de gentillesses et d’attention pour moi. Il semble heureux de me savoir en train d’écrire, désirant être lue. Je lui parle d’un personnage que j’adorais à cette époque, le géant Dinomir. J’oublie la dernière syllabe, si bien que je ne retrouve pas tout de suite le livre de mon souvenir, tombant sur des imagiers de dinosaures.
Cette anecdote n’est pas étrangère à la notion de dissidence que j’essayais d’aborder dans la note précédente, car il m’écrit à un certain âge en écriture inclusive, d’une messagerie visiblement anticapitaliste. C’est probablement cela que je voulais sous-entendre aussi, en écrivant « me rappeler d’où je viens » sur Instagram.
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Je consacre plus de temps à mes amies ; j’ai pris le temps pour. Ces moments me laissent encore une impression amère de temps volé mais tant pis : j’avance. Ce sont de longues et lentes conversations, parfois laborieuses car j’ai perdu la main, durant lesquelles l’intimité revient. Je sens que j’ai besoin de boire beaucoup de café, de rester longtemps à table, de voir renaître le goût de la confidence. Autrefois, je pouvais appréhender une rencontre amicale, parce que j’avais peur de me perdre en l’autre ou, au contraire, de trop m’épancher. Mais le naturel revient au galop, et je peux enfin me montrer telle que je suis.
Au détour d’une conversation, Laurie me parle d’une amie bouquiniste. Elle cherche l’adresse sur internet et murmure « Dinomir… » Je sursaute, car je ne lui ai pas parlé de mon échange avec mon ancien instituteur. La boutique de son amie s’appelle bien Dinomir, comme le géant des livres pour enfants.
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Lorsque j’ai quitté Instagram avec perte et fracas il y a un an, seule Luce m’a envoyé un message pour garder contact et aller boire un verre avec elle. Je lui ai confié mes doutes et j’avais l’air franchement perdue et triste mais ce que je veux dire, c’est qu’elle m’accompagne aujourd’hui pour la publication de « Partir », c’est-à-dire les textes sur mon père écrits au Vietnam, dans sa jolie revue naissante l’ochju. Ce projet d’édition est une évidence et une envie profonde. Je suis très heureuse et fière de le faire. Luce m’a rappelé le but premier d’une revue littéraire, qui est d’accompagner, de porter au jour et de préparer éventuellement un manuscrit plus long de manière privilégiée. Elle m’a rappelé aussi que j’avais besoin de considération, de douceur et de temps pour faire les choses.
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Parmi les choses qui m’ont tordu le cœur, récemment : les personnes avec lesquelles j’espérais former une amitié, qui rejettent silencieusement mes élans. Pire, elles me voient sûrement comme une autrice de plus à lire en ligne, au mieux une connaissance. Il n’y a pas d’explication de leur part, puisqu’il était évident dès le début que je n’étais rien d’autre qu’une page sur internet. Je ne pouvais pas être plus claire, ils ne pouvaient pas l’être moins.
À ce sujet, j’avais quitté plusieurs « amis » il y a deux ans, qui trouvaient normal de ne pas prendre ou donner de nouvelles pendant plusieurs mois ou de manquer les évènements importants, et d’ailleurs de ne pas avoir envie d’en prendre, de nouvelles, car ce n’était juste « pas leur truc ». Je leur ai répondu que mon truc, c’était de ne pas avoir le cœur brisé par ces silences éternels et cette incertitude constante. Je sais bien que l’amitié fonctionne ainsi pour beaucoup de gens, et qu’ils diront que je manque de maturité.
Toujours est-il que la communauté que je vois se dessiner autour de moi ces derniers jours porte un souffle plus familier et aimant. Je ressens « un désir démesuré d’amitié », pour reprendre les termes du livre, de la même façon que je désirais plus que tout connaître une véritable histoire d’amour avant de mourir. Alors, la réalisation de ces désirs m’apporte une joie sans commune mesure, et j’ai honte de mes lamentations passées.
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Après la lecture de Douceur de la musculation de Martin Page et beaucoup trop d’essoufflement au quotidien, je décide de me mettre au sport. Je ne sais pas combien de temps cette bonne résolution va durer mais la tache me semble urgente. Je ne peux plus prendre le luxe d’avoir des lubies de Gémeaux, à savoir une activité par semaine. Mon corps a besoin de concentration et surtout d’envoyer paître tout le monde, en me faufilant dans les escaliers et les rames du métro par exemple.
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Dans l’émission Star Academy, les candidats ont le droit d’appeler leur famille pendant une durée limitée. L’une des participants est systématiquement rabrouée par sa mère au téléphone. Cette scène déclenche toujours chez moi une peine immense. Bien sûr, la chanteuse rate sa performance lors des examens qui suivent cet appel. Sa voix sonne faux, puisque c’est sa mère qui chante à sa place, sa mère qui n’est pas là.
(du 20 octobre au 2 novembre 2025)
De retour dans le sud avec Léa, comme l’automne dernier. Malgré une météo capricieuse, mes émotions fortes et quelques plans tombés à l’eau, Nice nous accueille avec chaleur. C’est comme si je découvrais encore d’autres facettes de la ville, alors que j’y ai déjà vécu plusieurs années. J’apprécie réellement de boire dans ses cafés et ses bars, de me promener dans sa vieille ville ou d’aller me réfugier dans ses librairies. Ma mémoire se réactive par moments mais tout semble recouvert d’une lumière irrésistible de nouveauté et de bleu turquoise. Je me demande ce que serait une vie – de nouveau ? – baignée de soleil, proche de la mer. Maintenant que je sais à quoi ressemble l’amour.
Les libraires de la librairie Vigna sont passionnées et très aimables avec nous. Nous en repartons plus intelligentes et chargées en haut (note à moi-même, modifier cette phrase si je compte finalement publier mes journaux plus tard.) L’endroit regorge d’ouvrages souvent introuvables ailleurs, d’éditions rares ou anciennes. Près de l’entrée, je remarque une table envahie par mon obsession récente, les archives. Je sais que je vais manquer quelque chose, une revue ou un essai, c’est le jeu.
Nous passons la suite du séjour chez ma mère, où ma santé mentale vacille franchement. J’en ferai un cauchemar une semaine plus tard mais les bribes de « méthode » lacanienne acquises me permettront de ne pas en faire davantage en l’absence de ma psy. Je désire plus que tout être écoutée et vue car le temps passe vite et que mon instinct de survie propre aux filles comme moi est épuisé. Malheureusement, être partie pour faire ma vie à Paris ne jouera jamais en ma faveur. J’ai encore des choses à apprendre et je ne suis pas la seule. Par compensation, j’essaie d’être la plus honnête possible sur internet mais je me bute aux mêmes obstacles : personnes avec lesquelles j’essaie de me lier d’amitié et qui m’ignorent ou m’oublient, pairs qui me sous-estiment et réseaux foireux. Heureusement, le réel est plus doux : partager des repas en famille, surtout auprès de ma sœur qui ouvre son commerce et sa nourriture excellente, pouvoir bavarder un peu avec ma tante, voir mes petites-cousines et visiter certaines villes du sud que je connaissais encore mal. À mesure que ma porosité face à la vie augmente, proportionnellement au plaisir que prend Léa à rencontrer le sud, mes convictions se creusent.
Je lis Jouer le jeu de Fatima Daas dans l’avion qui nous ramène à Paris. C’est un roman captivant, le récit d’une expérience que beaucoup de jeunes lesbiennes connaissent dans leur parcours de vie, c’est-à-dire la fascination exercée par un professeur qui en impose, doublé de celui d’une personne issue de banlieue qui se voit proposer un avenir tout tracé. Je regrette que le roman ne soit pas plus long, même si je comprends sa volonté de resserrer l’intrigue autour d’une période de vie du personnage. Le plus intéressant, à mes yeux : la possibilité de défier la vie et de tracer sa voie.
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Au retour de Nice, j’ai un mal fou à sortir de la maison. Je me sens déprimée. Je finis par faire un tour à Paris pour revendre quelques livres. Curieusement, le patch pour bouton en forme de cœur bleu sur mon visage me redonne un peu d’énergie. Je dois être née pour rester bizarre. Une femme me dit gentiment que j’ai de la peinture sur le nez, avant de se corriger. Elle semble vaguement ennuyée mais moi, je m’en fiche et la remarque me fait rire. Je suis sortie pour rien car mes livres ne valent pas un clou, littéralement.
À travers la vitrine du salon, je souris à ma coiffeuse à qui j’aimerais ressembler plus tard – sage, avec de beaux cheveux gris et une envie de rire imminente. Je me demande si elle m’a vraiment reconnue ou si sa tendresse est naturelle, ou même si elle ne s’est pas moquée de mon patch avec son collègue. Quelle que soit la réponse, j’accepte mon sort. Je constate qu’il y a un cercle fermé de femmes dont j’accepte toujours la sentence sans ciller, question d’éducation ou soumission béate par rapport au sentiment de grandeur qu’elles m’inspirent.
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Je me sens parfois seule car je n’ai pas les liens que je souhaiterais avoir avec mes propres communautés. Concernant la communauté queer/lesbienne, je suis trop paresseuse pour organiser des rencontres amicales, à l’image des pique-niques poétiques il y a deux ans, alors j’envisage d’autres moyens de la rejoindre – concrétiser mon désir de participer aux archives queer, par exemple.
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Avec mon amie Laurie et son chien Patsy, nous prenons un verre à Violette and co. Je lui raconte des bêtises et nous évoquons des souvenirs communs. Son chien ronfle sur ses genoux. Toutes les clientes aiment Patsy, qui se laisse complimenter.
Devant les toilettes, une jeune femme avec un carré et un air anxieux me dit qu’elle attend depuis vingt minutes, qu’elle n’ose pas déranger la personne à l’intérieur mais qu’elle commence à s’inquiéter. Elle se décide à avertir une employée qui tape à la porte puis l’ouvre en grand : personne. Le fantôme de la librairie peut-être. La cliente devant moi a honte mais je la rassure ; je ne compte plus le nombre de fois où j’ai ressenti la même chose qu’elle, par excès de prudence.
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Assise sur le parquet de l’institut suédois, j’écoute de la poésie à l’occasion d’un évènement organisé avec Mange tes mots. Je suis dans le fond de la salle et je me surprends à penser à Villanelle de Killing Eve; à vouloir fouiller dans les manteaux à ma portée et à voler les bourgeois. Évidemment, je n’en fais rien. Je regrette furtivement de ne pas être allée m’asseoir devant.
Une phrase de la soirée que je retiens, en substance : « J’aimerais un jour mourir dans un pays où l’on saura prononcer mon nom. » Les textes lus sont touchants et je me promets d’en lire davantage, sauf T3M d’Héloïse Brézillon, que j’ai déjà dévoré. L’œuvre fait d’ailleurs l’objet d’une lecture immersive troublante, avec une bande son qui court avec la voix de l’autrice.
Margaux, qui anime la soirée, ne me reconnait pas tout de suite et a un mouvement de recul puis me prend dans ses bras lorsqu’elle comprend. Je pense que c’est ainsi que les autres me voient, avec distance ou effusion, jamais dans un entre-deux.
(du 6 au 19 octobre 2025)
Au bar queer où Léa et moi devenons bientôt des habituées, la barmaid annonce une dégustation de liqueurs autour d’une petite table ronde. Une jeune femme verse différents liquides – tomate, citron puis menthe – dans des verres qui nous font oublier que nous sommes en pleine semaine. La liqueur au citron a le goût festif de l’été qui s’attarde ou bien de l’automne qui se déguise. Léa laisse une main chaude dans mon dos qui me rassure.
Ce n’est pas l’alcool qui me plaît ici, car je n’en bois pas forcément, mais le sentiment de passer un moment ordinaire avec des personnes qui me ressemblent.
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Au cinéma, nous allons voir The Watermelon Woman de Cheryl Dunye. J’ai déjà écrit mon obsession récente – ou récemment révélée ? – pour les archives sur Instagram et dans la précédente entrée du journal. La salle est remplie de lesbiennes. Je comprends des éléments du film qui ne m’avaient pas frappée la première fois, des choses si évidentes comme le caractère problématique de la petite amie de l’héroïne ou le geste de chercher l’amour n’importe comment, que je me dis qu’à laisser courir le film la première fois, il y a des années de cela, j’ai évité bien des sujets qui fâchent. Je serre la main de Léa sous ma veste qui lui fait une couverture.
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Le mardi 14 octobre au soir, c’est le lancement du recueil Pour la joie de Kiyémis auquel Claude-Emmanuelle a participé.
Je suis très heureuse et assez émue de la voir, si bien que je parle peu et souris bêtement. Ma timidité la fait rire, elle dit que je « fais la discrète, alors que pas du tout ! » Elle confie deux ou trois secrets à Léa avant de repartir vers ses proches. Elles sont très grandes dans les deux sens du terme et me donnent l’impression que je serai toujours protégée.
La soirée est agréable et les conversations entre Kiyémis, Mélissa Laveaux et Claude-Emmanuelle sont passionnantes; j’en garde une douceur diffuse longtemps après.
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Tenir ce journal m’apporte beaucoup de joie, parce que je sais qu’il me faudra me rassembler – le mot est de Camille Ruiz – pour convoquer tous les événements et impressions de la quinzaine passée, et écrire. Ce moment est précieux où j’ai le sentiment de passer un fil rouge entre toutes les images, de faire saillir leurs veines.
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Léa me dit que je suis visiblement prête, après plusieurs mois, à renouer avec la communauté, avec les autres, qu’il me fallait juste du temps. Je ne pensais pas que ce moment arriverait, pour être honnête, car je me sens souvent en colère et seule quoiqu’il arrive. Mais il faut avouer que je ressens puissamment ce besoin de me connecter avec celles et ceux qui me ressemblent, dernièrement, fermant les yeux sur ce qui pourrait m’agacer. Fermant les yeux sur mon propre comportement ?
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La marche de l’ExisTransInter se passe sans encombre, c’est même une belle manifestation. Cependant, le nombre de participants est peu élevé. Nous croisons Claude-Emmanuelle qui a la gorge serrée quand elle nous parle. Je presse plus fort la main de Léa lorsque nous commençons à marcher sous les pancartes, et je dévisage celles et ceux qui nous regardent, car je peux très bien protéger les miens, moi aussi.
(du 22 septembre au 5 octobre 2025)
Léa me fait remarquer en riant que j’ai écrit « décembre » devant la dernière entrée de mon journal, une sorte d’aveu lacanien que le mois me semble lourd et déprimant. Pourtant, je suis au bon endroit. Dans la périphérie de ma tristesse et de mon amour. C’est comme si j’avais enfin trouvé le lieu de toutes mes contradictions, que j’étais apaisée à l’intérieur.
Quand je parle d’endroit, je ne pense pas à une géographie extérieure mais intérieure, même si le fait d’avoir changé de ville m’a probablement aidée à l’atteindre.
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Toute la semaine ou presque, je suis affectée par un geste de la communauté vietnamienne en France que je ne comprends pas – encore un. Pour la promotion de son spectacle et visiblement son décor, une autrice a sélectionné des photographies de boat people dans la situation historique que l’on connait bien, les a découpés comme des personnages puis les a mis en scène devant une mer factice.
Lorsque je fais remarquer à des amies que ce geste me choque, elles semblent le comprendre et m’aident à le traduire. À ma psy, je dis « c’est comme les noyer, pardon » et elle me répond « oui, une seconde fois. »
J’envoie finalement un message à l’autrice auquel elle répond plusieurs jours après, n’ayant vu que sa propre vidéo, que je lui ai envoyée pour le contexte, mais pas mon message : un acte manqué assez troublant.
Bien sûr, il est question de droits à l’image, de ces photographies d’archives que l’on voit partout, en ligne et dans les livres. À aucun moment, elle ne fait la différence entre des documents historiques exposés avec la déférence qu’ils méritent dans des musées et le fait de tailler des origamis avec le visage de mon père et de ses compagnons de route pour les agiter devant son public bourgeois. Pire encore : devant les membres de la communauté dont je fais partie. Mais ce sont des bourgeois, pour la plupart… En fait, sa réponse est si violente que je prépare une réponse que je n’envoie finalement pas, mon désir de paix étant supérieur à mon envie de lui botter le cul en vingt-sept parties.
Je dis encore à ma psy : « j’ai peur de reconnaître mon père, et de ne pas le reconnaître. »
À la fin, malheureusement ou heureusement, tous les visages se confondront, personne ne reconnaîtra personne et la mémoire de mon père sera épargné. Mais ce geste me hante ; je pleure, écris et fais des cauchemars pour évacuer cette tension.
Je n’en reparle pas à mes amies ni à ma famille, que j’aimerais tenir éloignées des soucis. Léa me rappelle alors le rôle de l’amitié et me fait remarquer que je prends trop sur moi. Je crois que je rêve d’amies qui devineraient ma peine et me tiendraient des paroles réconfortantes sans effort de ma part. Ce rêve que j’avais aussi pour ma future femme autrefois est idiot, car la consolation est faible quand je ne dis pas les choses.
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Comme ma meilleure amie d’enfance, mon père et Léa sont nés sous le signe du Taureau, je reconnais leur processus touchant qui consiste à cacher leur chagrin très longtemps, si longtemps qu’il fait ensuite partie d’eux. Alors, il faut être un forceur – je parle comme mes élèves – et poser la question dix fois pour faire sortir le pus. Quelle grâce d’être un Gémeau dans ces moments-là, et de savoir comment s’y prendre pour harceler les autres. Il faut dire que le Taureau est le seul animal à pouvoir contenir la folie destructrice du Gémeau, comme son amour. Les signes se répondent.
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La chanteuse Sailorr : la découvrir me plonge dans le ravissement puis me rend triste, car personne n’a pensé à m’envoyer ses clips et ses chansons. Surtout : ses grillz noires qui sont si cool et me renvoient à mes déboires dentaires.
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Cette histoire de photographies remaniées entre finalement en résonnance avec l’exposition si douce que Léa et moi allons voir au Bal, qui présente le quotidien de Donna Gottschalk et de ses amies lesbiennes, avec des textes de l’écrivaine Hélène Giannecchini. Plus particulièrement, elle fait écho au livre Un désir démesuré d’amitié dans lequel Hélène Giannecchini part à la recherche des images manquantes de sa vie, elle queer dans un environnement hétérosexuel. Comme nous toutes, blotties dans l’ombre ? Sa démarche est passionnante et continue de nourrir dans ma tête l’envie de trier, enregistrer, protéger, imprimer et légender mes photographies.
Parenthèse : dans son introduction, Hélène Giannecchini serre les documents confiés par Donna Gottschalk contre elle au lieu de les laisser sous son siège, comme la compagnie aérienne l’exige pourtant. Ma pensée : c’est la seule façon de traiter les archives des autres ! Mais aussi : c’est ainsi que j’ai transporté les cendres de mon père.
Je ne comprends totalement que maintenant mon obsession pour les récits personnels. Il n’y avait pas que les journaux intimes, les poèmes, les documentaires ou les confidences sur les réseaux sociaux, que je consultais chez les autres et faisais émerger moi-même, prenant un grand virage avec la tenue de mon journal en ligne. Il y avait aussi mes propres archives, endormies sur mon ordinateur, dans mon téléphone ou chez ma mère. Je comprends que je ressemble décidément de plus en plus à mon père, qui conservais tout. Je dois rassembler mes photographies, mes documents peut-être et archiver, archiver, archiver.
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Des moments passés avec la famille de Léa, je ne veux rien dire qui en gâche le prix, sinon qu’ils me consolent d’un manque que je n’avais pas bien réalisé sans doute. C’est l’exception soulevée par bell hooks dans À propos d’amour, qui admet que les personnes queer doivent souvent partir en ville pour survivre.
Depuis que je pense davantage à vivre, je songe au retour.
(du 15 au 21 septembre 2025)
Je tombe régulièrement sur les vidéos TikTok d’une fille qui apprend à manier les nunchakus toute seule et décide de faire de même. Le geste est agréable et addictif. J’espère progresser avec le temps et la discipline, qui me fait généralement défaut. Mais mon désir prendra le dessus de toute façon.
En relisant ces notes plus tard, je réalise que ma peur panique et récente des morceaux de verre s’est quasiment éteinte en voyant une vidéo de Bruce Lee frappant une vitre puis un lustre à mains nues dans un film et en lisant l’un des commentaires dessous : « les morceaux de verre ont peur de Bruce Lee. » C’est ce que je veux dire lorsque je déclare que j’aime internet et que j’y passe beaucoup trop de temps. Évidemment, c’est le récit puis le décorticage de ce visionnage qui ont permis de penser – panser ? – ma peur, mais ce qui se passe en ligne, cette navigation qui a commencé des années plus tôt, compte.
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J’ai arrêté d’estimer ma valeur à l’aune de ma destruction.
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Comme je rêve trois fois de la même personne en l’espace d’une semaine, j’attends impatiemment de voir ma psychanalyste pour comprendre de quoi il s’agit. L’écriture du journal conjuguée à l’analyse me permettront ce jour-là de dénouer une question importante.
Dans presque tous mes – les ? – rêves, en tout cas : l’autre c’est moi, l’histoire à retenir n’est pas l’histoire telle qu’elle est écrite et les mots pour tout décrire sont essentiels.
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Léa et moi nous rendons à un concert de visual kei. C’est la musique de nos adolescences, c’est-à-dire que je passais des heures les écouteurs vissés sur les oreilles à écouter Malice Mizer et à admirer les plis de ma jupe en velours noir tout en me disant que les garçons étaient quand même beaucoup mieux avec du maquillage et des robes.
Là, dans la pénombre de la salle de concert, une inconnue me complimente sur mon sac – il est écrit « Bagage émotionnel » dessus – puis les lumières s’éteignent et nous passons une très belle soirée.
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Une conversation riche avec une amie me donne matière à réfléchir pour le livre à écrire. Ce n’est visiblement pas encore le moment pour moi d’écrire sur mon adolescence en profondeur, ou bien peut-être que l’écriture de l’apprentissage de l’amour, qui dure toute une vie – ma marotte suprême – en montrera les reflets comme autant de facettes d’une pierre précieuse. Ce serait une énième confirmation que l’amour est au centre de tout, en tant que geste et principe.
Au fond, je ne sais pas si c’est une période de vie qui m’intéresse ou plutôt le fil rouge sur lequel je peux tirer pour trouver une unité à tout ça. J’écris « unité » parce que je ne sais plus si c’est le sens qui m’intéresse, ou simplement l’épuisement des images qui tremblent et occupent l’esprit.
Si tout va bien, une partie du manuscrit sera bientôt disponible en revue – j’aime l’idée de faire les choses « à l’ancienne » et de pouvoir faire confiance à quelqu’un pour traiter mes textes avec considération.
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Au travail, je réalise qu’avoir refusé certaines responsabilités et donc charges supplémentaires et administratives me fait un bien fou. Je ne sais pas si c’est une question de personnalité ou si c’est temporaire, après dix ans à accepter de (supp)porter quand mon tempérament est plutôt de suivre, d’observer pour dériver discrètement.
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Nous prenons un verre avec Margaux qui a gentiment demandé à nous voir ; les terrasses des cafés parisiens ne désemplissent pas et la soirée est douce.
Nous partageons un repas dans la famille de Léa et tout est agréable. L’automne arrive à grands pas, les feuilles tombent doucement derrière la fenêtre et la pièce prend une teinte ronronnante qui lui va bien. Nous regardons un film d’horreur mais je suis la seule à crier de frayeur, n’ayant aucune tolérance pour les jump scares mais les attendant toutefois.
(du 1er au 14 septembre 2025)
Je dis à ma psy que mon chat a eu la langue coupée en deux et que le voir sous tranquillisant, presque mort, m’a profondément choquée.
Plus tard, j’ajoute que je me sens au bon endroit dans la vie mais que j’ai quelque chose à évacuer, des sacs poubelle qui attendent tout autour de moi. Je dis : « ça pourrit comme la langue de mon chat ». Ma psy me répond que cela prendra certainement plus d’un jour, et j’ignore si elle parle de la blessure de Tacos ou de mes névroses.
(Qu’on se rassure, le chat guérira bientôt et moi aussi)
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Au sujet du suicide de l’enseignante Caroline Grandjean-Paccoud : l’isolement, dans le cadre d’un harcèlement généralisé, est terrible. On peut parler, demander de l’aide et se montrer résilient et intègre tant qu’on veut : si personne ne fait son travail en face, si personne ne porte son courage et prend le taureau par les cornes, la solitude se creuse. L’injustice explose. Pour elle comme pour tant d’autres personnes accablées de la sorte, il aurait peut-être suffi d’une seule voix protectrice. C’est cela, aussi, qui est terrible : cet immense sentiment de gâchis.
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Ces journées délicieuses avec Léa, cette vie évidente à prendre les derniers soleils de l’été. Avant de se tourner vers ceux de l’automne, le premier que nous allons partager.
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J’ai souvent l’impression que ma nonchalance est prise pour de la bêtise. Je ne parle pas du client idiot qui me répète de m’avancer vers la caisse en soufflant à Cultura alors que la flèche lui indiquait d’aller à gauche et non derrière moi, enfin peut-être un peu. Je parle en tout cas de ce monde survitaminé qui ne supporte ni la réflexion, ni la lenteur.
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Avec Trâm Anh, nous partageons un café vietnamien vers Saint Michel. L’endroit est petit et mignon. Je pense sincèrement que cette boisson me soulage à chaque fois, comme le contact des chats ou la main de Léa posée sur ma nuque.
Je regrette parfois de ne pas me sentir à l’aise dans la communauté vietnamienne en France. Comme si j’avais fait quelque chose de mal. Mais il y a eu des tentatives qui se sont soldées par des incompréhensions et des réflexions violentes. Je ne trouve pas acceptable de devoir prouver sans cesse à quel point je suis vietnamienne.
Fréquenter de nouveau des personnes eurasiennes et vietnamiennes dans le cadre de mon travail, même de façon temporaire, relance ma réflexion à ce sujet.
Une publication prochaine en revue, également.
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Je passe la journée du 10 septembre avec une migraine atroce, après dix jours à dormir quatre à cinq heures par nuit, car Tacos se réveille de façon aléatoire et nous réclame à manger. Au début, il fallait le nourrir avec une seringue et le serrer dans une serviette en même temps.
Je n’arrivais pas à penser à autre chose qu’à ça, à mon chat noir et à son corps amaigri. À la fin, c’est comme si je sortais moi aussi d’une sorte de convalescence.
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Au square à chiens, un minuscule Poméranien s’approche de nous pour renifler mon gâteau. Il rentrerait aisément dans mon sac, mais je lui préfère le boxer qui poursuit tous les autres chiens et me bouscule en sautant par-dessus nos têtes.
Léa a l’air heureuse. Le ciel est morose et le temps venteux, parisien. Nous regardons les chiens jouer près des bancs et des buissons.
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Pour chaque entrée de journal partagée sur Instagram, une vingtaine de personnes like et mille personnes regardent en silence. C’est comme si je n’avais pas le droit d’avoir accès à ça, à la confirmation de leur soutien ou de leur intérêt sincère.
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Je me fais du souci pour une figure publique que Léa et moi adorons, à qui je dois un été sauvé par des lives quand personne ne pouvait comprendre l’étendue de ma tristesse et que le virtuel avait pris le dessus. Quand j’y pense, c’était également le cas à l’adolescence avec les forums de discussions, les blogs et tout le reste.
Prendre soin de soi est une aventure longue et coûteuse qu’il faut défendre bec et ongles. Je veux dire : il faut se défendre, sauver sa peau, bec et ongles.
(du 25 au 31 août 2025)
Il pleut et je suis malade. Demain, c’est la pré-rentrée des enseignants. Si je n’étais pas malade, ce serait Le Festival de Cannes. Il y a des événements qui se tiennent toujours sous la pluie. Pour le reste, j’apprends à me détacher des choses mais mon corps a enregistré trop de tracas. La « régulation émotionnelle » prend plus de temps que prévu. Je cherche des accélérateurs et je trouve des digues nocturnes. Je suis comme les enfants qui rangent leur chambre et tombent sur des objets oubliés. Le jouet dans les mains, je ne sais plus trop ce que je devais ranger dans la pièce.
Comment font les autres pour « réguler » leurs émotions ? La thérapie conjuguée à l’écriture sont des outils puissants mais également des sources de frustration. Il faudrait pouvoir dormir, manger et s’étirer en conscience. Probablement aussi, en ce qui me concerne : apporter des brins de paille dorée dans le nid du narcissisme et des liens obscurs entretenus par Internet. Ma cabane, ma cachette, mon lit découvert sur la rivière.
Ce que je m’attache à faire : prendre soin de mes amitiés passées, actuelles et futures, après tant d’années à être obsédée par l’amour – je me dis à l’instant que l’expression « mon combat » pour désigner une chose qui nous occupe est à la fois drôle et intéressante, sémantiquement parlant – et à ne pas prendre le temps de la conversation et de la tendresse. Après tant d’années à m’isoler aussi, abusant du sens de la résilience et de la solitude choisie.
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C’est le quatrième jeune couple hétérosexuel que je croise et qui joue à se donner des coups, plus ou moins légers. Je ne sais jamais comment réagir.
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Dans mon nouveau collège, pour la pré-rentrée, j’expérimente ce que les personnes quittant une relation maltraitante ressentent lorsqu’elles entrent dans une dynamique plus respectueuse : une sorte de torpeur diffuse, une irrésistible envie de dormir. Je me sens bien. Il semble y avoir de la place pour les réactions humaines, ici.
Et pour les minorités, dont je fais partie ?
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De retour à la maison, Léa m’informe que les chats se sont battus et qu’il y a eu du sang par terre. Je trouve mon chat apathique mais c’est difficile à dire, il est de nature indolente. Il a tout de même ce geste étrange de mâcher dans le vide. Il me demande des croquettes, renifle lentement le contenu de la gamelle puis s’enfuit deux mètres plus loin. Ses yeux sont mi-clos, il semble glacé. J’appelle les urgences vétérinaires en craignant d’en faire trop. Comme toujours, l’inquiétude et peut-être l’instinct prennent le dessus.
Une fois sur place, le vétérinaire, qui est aussi grand que le géant dans Twin Peaks, doit endormir mon chat qui ne se laisse pas toucher malgré ses gestes précautionneux. Le produit agit presque immédiatement. Renversé sur le côté, la gueule ouverte et les yeux fixes, Tacos semble mort et j’ai très envie de pleurer. Léa n’arrange rien à l’affaire alors nous caressons Tacos en sanglotant comme deux mères instables. Le vétérinaire revient dans la chambre changée en salle d’opération en lançant « Tout va bien ? » Il écoute le cœur de Tacos, qui respire normalement. Puis, il ouvre sa gueule et nous voyons enfin ce qui ne va pas : sa langue est coupée en deux.
Heureusement, il ne faut pas le transporter dans une clinique et les points de suture peuvent être réalisés sur place. L’acte est assez difficile à voir mais je me force un peu à regarder, par amour. Très vite, sa langue est recousue et Tacos se réveille.
Je garde le ventre barbouillé par la peur de le perdre, désormais dissipée.
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Un dernier mot sur David Lynch, pour la semaine : il y a cette scène terrible dans Twin Peaks dans laquelle la cousine de Laura Palmer a une vision. Elle voit un homme s’avancer vers elle puis ramper, les cheveux longs et sales, « répugnants » pour reprendre les mots d’un autre personnage. Elle se met à hurler et ses amis accourent pour la rassurer. Mais l’homme a disparu.
J’aimerais écrire de cette façon, dans cette direction : ici, l’écriture est resserrée autour de la peur. Ailleurs, elle pourrait l’être autour de la honte, du jaillissement, de tout ce qui tremble avant de disparaître, dépossédé de son sens. Écrire serait alors regrouper tous les mystères et les ramener vers soi, dans un geste poétique qui affranchit. L’écriture qui est et qui n’est pas un travail. Une relecture incessante de ses visions et de ses mots à dire. Tenir ce journal est précieux et c’est un luxe. Terminer le manuscrit est plus difficile. Je vais devoir dégager un passage dans ce fouillis et faire sortir l’évidence. Faire sortir toute mon étrangeté et sentir l’évidence de mon geste.
(du 18 au 24 août 2025)
Une coccinelle se perd dans la maison à l’approche de minuit puis dans les griffes de Sardine. Je la dépose près du rosier, à l’extérieur. Elle ne bouge pas d’abord puis entreprend de faire le tour du pot avant d’aller se réfugier dans la fleur. Je tape sur Google « comment s’occuper d’une coccinelle » mais j’ai l’impression qu’en plus d’être bénéfiques pour les plantes, elles se débrouillent sans nous.
J’éprouve une satisfaction sans précédent en retirant les feuilles séchées du rosier, en baignant les pots et en constatant que toutes les tiges se redressent. Une revanche sur ma réputation de main pas verte donc nulle, infertile.
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J’apprends à dire non, moi qui pensais être plus affranchie que cela. C’est dire la somme folle de contraintes et de règles que j’ai admises comme étant normales, comme allant de soi pour faciliter la vie des autres. Pour ne pas leur déplaire, également. Être fonctionnaire c’est fonctionner, certes, mais personne n’attend ni ne peut attendre de moi que je m’abîme, que je cultive la notion de sacrifice au travail. Ce serait d’ailleurs un bien triste exemple pour les enfants. Un triste sort pour moi-même.
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Les bizarreries de la série Twin Peaks me ramènent aux miennes. L’enquête principale semble fuir de tous les côtés. L’agent du FBI Dale Cooper ne semble pas maîtriser grand-chose, hormis la direction qu’il donne à ses rêves. Ce que deux psychanalystes m’ont fait comprendre, ou plutôt ce que j’ai cru comprendre à leur contact : il vaut mieux saisir les rêves comme une matière vivante pour se comprendre et mieux vivre que les consigner, ce qui a tendance à les anéantir. Le fait que Dale Cooper constate sans arrêt des correspondances entre ses visions et la réalité et que le mystère semble pourtant s’épaissir autour de la mort de Laura Palmer me fait penser à la cure psychanalytique, à ce qui me paraît être, du coup, la grande enquête lacanienne remplie d’images troublantes et de lapsus foudroyants que l’on peut entreprendre de mener autour de soi. Autour de sa propre existence sans cesse menacée par les blessures, les désirs d’autrui et les siens.
Finalement, ce qui reste est le risque à courir. Mais de quel danger suis-je en train de parler ? Celui de perdre l’amour de mes proches, de perdre le toit sur ma tête, de souffrir. Le risque de tordre mon image, il m’est de plus en plus égal. Au contraire : c’est la révélation simultanée de mon étrangeté dans la vie réelle qui m’aide à poursuivre le manuscrit et ce journal.
De toute façon, tout ce qui doit être dit et que je ne dirai pas finira par me hanter, par me rendre malade. À l’illusion que tout va bien, je préfère désormais « l’empreinte des choses brisées » dont parlait peut-être Eluard.
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Apprendre à laisser les anges passer, à ne pas donner à tout un sens moral.
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La pré-rentrée est dans une semaine et mon mal de ventre est déjà là. Je dois me détendre. Ouvrir ce site était une bonne idée. J’ai le sentiment de rediriger les choses vers moi mais pas dans un sens égocentrique, plutôt naturel. Je tiens ce journal avec intérêt parce qu’il m’ancre là où j’échoue parfois à me concentrer. Enfin, cette remarque me renvoie au dialogue dans la série Hacks :
« Que faites-vous dans la vie ?
– Je suis écrivain !
– Et que faites-vous pour vous amuser ?
– Écrire !
– Mais ce n’est pas votre travail ? »
(du 3 au 17 août 2025)
Je suis dans le RER A ; je porte un ensemble Mango à boutons chinois. En face de moi, un homme m’étudie des pieds à la tête à côté de sa copine ; cette dernière s’en aperçoit et peut-être me redoute, à cause du soin que j’ai apporté à ma tenue et à sa polaire triste : elle se presse contre son petit ami et l’embrasse dans le cou de manière démonstrative tandis que je lave le derrière de mon Tamagotchi. Si seulement la vague qui évacue ses déjections pouvait aussi me laver du regard des hommes !
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À l’épicerie avenue d’Ivry, je fais tomber une pile de paniers en m’avançant pour payer. La chute produit un bruit retentissant. Une dame crie de frayeur. Comme elle est la seule à avoir exprimé sa peur, elle se frotte la cheville en grimaçant. Les paniers sont tombés à côté d’elle et ne l’ont pas même effleurée. Léa fait une remarque d’un air stoïque que je suis la seule à entendre. Je glousse. En vietnamien, il existe une expression que je ne saurais pas retranscrire mais qui signifie, en substance : « Arrête de faire des manières, tu mens ! »
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Je dépose ma mère à la gare. Le matin, Léa fait une plaisanterie sur un interrupteur que j’ai oublié d’éteindre et je pleure un moment.
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Nous allons voir le film Fragments d’un parcours amoureux, que j’apprécie par voyeurisme et par intérêt pour toutes les formes de récits intimes en général. Le mélange des voix et des témoignages – le mot est troublant quand je pense aux actions inconsidérées de la réalisatrice – est fait savamment et la réflexion sur l’amour me plaît de toute façon. À la sortie du film, je ne sais pas si je trouve admirable ou inquiétant le fait d’avoir conservé autant d’archives de ses relations passées. Je préfère brûler et transformer pour renaître. Mais ce film est probablement une autre façon de le faire.
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Nos voisins ont un balcon fleuri que je jalouse chaque matin, alors j’achète un rosier rose tendre que j’observe toutes les deux heures d’un air inquiet. Comme il sent mon regard, ses pétales flétrissent un peu. Il faut lâcher du lest et hydrater à fond, comme pour nous.
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Lors de l’exposition désordonnée et laide de Wolfgang Tillmans au centre Pompidou – l’impression d’avoir été forcée de regarder des photographies professionnelles et de soirées alternatives sans autre forme de proposition – je remarque toutefois des affiches niçoises, l’une sur une boîte gay et l’autre sur un bar dans une rue que je connais et qui était franchement sale à l’époque. Plus loin, un arbre en automne attire mon attention. Ce sont les seules images qui excitent mon imagination.
Ailleurs – la photographie d’un homme urinant sur une chaise, à moitié nu, des testicules vues de derrière en gros plan et la vidéo d’un homme en slip effectuant des va-et-vient contre un mur côtoient celles d’ouvriers en bâtiment, de détails qui ne disent ni ne dénoncent rien et d’objets froids… À la fin, on me dira d’une voix dont je percevrais seulement plus tard le gaslighting immense qu’il ne pouvait pas y avoir tant de photographies de pénis que ça, puisque le musée n’en veut pas. Je ne dis rien et la vie me donnera rapidement une autre occasion de rompre cette silenciation.
Une prise de conscience renouvelée et teintée de honte : j’ai participé à énormément de choses, d’évènements et de conversations dans ma vie, dans l’espoir d’être considérée comme une égale. Une collègue, une amie, une petite amie. Je le savais, nous le savons, c’est la difficulté lesbienne. C’est la difficulté de la marge en général. Mais cette suradaptation ne s’exerce pas seulement vis-à-vis du monde hétérosexuel ni même de la communauté queer, à mon sens ; c’est un réflexe humain et c’est aussi pour cela que l’amour comme geste vers l’autre est au centre de tout. Absent, l’univers frappe avec brutalité celui qui veut parler et exister à part entière. Ce que je veux dire, c’est qu’aucun endroit au monde n’est complètement safe et que l’attaque peut venir de n’importe où, même après des années de déconstruction et de pensée. « C’est la vie ! » Il faut suivre son intuition et conserver sa fierté au bout du compte, quitte à rester seul et à observer sa blessure. La lumière vient toujours nous chercher, ou nous la créons nous-mêmes.
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J’écris dans les reflets multicolores des suspensions dansant à notre fenêtre et les chats se disputent gentiment. L’un d’entre eux dort dans le hamac ventousé à la vitre, l’autre se lave dans la chambre. Je scrolle et tombe sur la vidéo d’une fille qui se fait appeler Tall Girl Supremacy sur TikTok, le nom me fait rire. Elle explique que les longues phases de néant sont normales et laissent place à autre chose, un discours connu mais que j’ai plaisir à réentendre. Elle insiste sur le fait de laisser faire et de ne pas forcer. Je pense : comme les fleurs et les amitiés.