(du 30 mars au 5 avril 2026)
Le lilas a ses premiers bourgeons et je suis ravie. Qui aurait pu croire qu’une fleur au parfum si subtil puisse grandir dans un environnement aussi urbain ?
Les tours de la Défense disparaissent dans l’opacité du brouillard, et alors je plonge dans une longue session d’écriture avec les chats, du café vietnamien et l’excitation du partage à venir… Internet reste ma deuxième maison. Une espèce de maison infinie et rassurante. Je ne sais pas pourquoi j’ai attendu aussi longtemps avant de tenir un journal intime en ligne, l’équivalent et la suite logique de mes articles sur Skyblog et de mes textes sur Instagram. Probablement la conscience trop forte que je raconterai alors vraiment ma vie, que j’essaierai toujours d’être au plus proche de ma vérité, sans suppression ni censure. Sans doute, aussi, la peur de me prendre enfin au sérieux et d’acter cette considération de mon propre travail d’écriture, en ouvrant ce journal, en achetant un nom de domaine sur Internet. Une façon de ne pas attendre la validation de qui que ce soit avant d’écrire, ce qui sera différent lorsque je chercherai une maison d’édition.
•
Dans un de ses livres, La vie matérielle peut-être, Marguerite Duras écrit que son talent pour manier la langue française lui a permis de s’en sortir. Sa famille ne roulait pas sur l’or ; c’était donc un outil avant d’être une source de fierté. Pour certaines personnes, savoir bien écrire ou bien parler est une question de survie.
•
Il est tôt. Je me maquille face aux rails encore plongés dans la nuit. Derrière moi, un homme passe avec sa trottinette électrique et me bouscule. Le hall est pourtant désert. Je râle mais il poursuit son chemin. Alors, je finis d’appliquer mon eye-liner et je descends le pousser, lui et sa trottinette de l’enfer, avant d’attendre mon train.
Il ne le sent pas puisqu’il est propriétaire de l’espace public, comme tous les hommes.
Je m’installe dans la rame, dans le compartiment du bas. Un bruit sourd puis une cavalcade se font entendre à l’étage. Tout le monde tourne la tête. Un homme chemise ouverte, ivre et comme en transe répète « C’est mon anniversaire, pourtant ! » Deux hommes le tirent par les épaules puis le jettent hors du train.
Ainsi va la fin du mois de mars, d’une agressivité noire.
•
Pour la deuxième fois consécutive, et précisément après avoir été blessée, je suis accusée d’immaturité – une chose troublante pour une fille aînée qui travaille toute sa vie à se débarrasser justement de ce sérieux, de cette charge mentale.
Après avoir rompu avec moi, l’une de mes exes a voulu rester en contact avec moi. Enfin, un peu plus tard, bien sûr, une fois que j’avais bien pleuré ailleurs et que cela ne risquait pas de la déranger. Cette relation et maintenant cette fin de relation m’avait rendue presque folle, je me disais que décidément personne ne m’aimerait jamais. Trouver l’amour était alors ma quête principale ; je me fichais du reste.
Quelques mois auparavant, j’avais pris la décision d’aller au Vietnam pour apporter l’urne de mon père, à la place de celles et ceux qui avaient fait la promesse en l’air d’y aller, même si je ne parlais pas bien vietnamien et que j’allais forcément rencontrer des obstacles sur mon chemin.
Peu de temps avant mon départ, j’ai échangé avec cette exe, et j’ai su. Mes yeux se sont dessillés. On sait comment on aime, quand on ne s’aime pas. J’ai compris que j’avais accepté sa tiède volonté de rester amies dans l’espoir de me remettre avec elle. Dans l’espoir terrible d’être entourée. Non seulement ce n’était pas honnête de ma part, mais c’était pitoyable pour moi. Je lui ai dit au revoir poliment. Je lui ai expliqué que j’allais devoir la bloquer pour ne plus être confrontée à son image.
C’est à ce moment-là qu’elle m’a dit que j’étais immature. Au moment où toute la violence de la situation m’était apparue et qu’il devenait urgent pour moi de m’éloigner.
En fin de compte, les gens ne supportent pas les conséquences de leurs actes ou de leur absence d’engagement. Dans ce genre de situations, couper le lien est pourtant la chose la plus saine à faire. C’est du soin.
•
Après cette période également infernale au travail, je trouve du réconfort auprès de collègues bienveillants. Heureusement, la courtoisie, la communication et les besoins des élèves prennent le pas sur le reste.
Le mois d’avril commence. Les élèves collent une série de poissons dans mon dos. Je décide de moi-même de ralentir le rythme. J’essaie autant que possible de mettre leur travail en avant, de faire attention à eux, de détendre la corde. Mes troisièmes récoltent d’excellentes notes au brevet blanc.
•
Léa m’emmène au Leroy Merlin pour acheter de quoi replanter mon Pilea, ma plante à bonne fortune. Elle tient depuis si longtemps ! Je dégage ses racines encombrées de terre ancienne et de dépôts humides avant de la plonger dans le terreau frais du plus gros pot. Je vois ses tiges se redresser doucement…
Nous allons prendre le goûter au coin de la rue : des crêpes au Nutella, un Américain et un chaï latte qui parfume la pièce. Les grands yeux vert doré de Léa brillent au-dessus des assiettes. Le soleil s’invite après une semaine de pluie, de vent et de ciels trop blancs. Les enfants rient sur le parvis et se partagent une crêpe dans un cornet de papier. Ça sent le printemps partout.
Nous partons bientôt dans le Sud.
Laisser un commentaire