(du 6 au 12 avril 2026)

Avec le journal, que je tiens désormais toutes les semaines, je réalise que le dimanche confirme son rôle de journée de transition. C’est le moment où je convoque les faits et gestes, déjà les souvenirs, de la semaine, les pensées et les émotions qui m’ont portée ou accablée d’ailleurs, avant de tout déposer dans le document Word consacré. C’est le moment où je me rassemble, contrairement à la séance de psychanalyse qui est le moment où je me disperse pour comprendre.

Dans l’écriture, je tisse activement des liens entre les images. Dans l’analyse, je dis les images comme elles viennent et ce ne sont plus des liens mais des échos et parfois des chocs à coups de bélier qui s’opèrent entre elles.

Nous avons, d’ailleurs, une différence de point de vue au sujet du mot « maturité » évoqué dans la dernière entrée, ou plutôt l’analyse m’invite à regarder plus loin dans mon histoire : c’est le mot, l’idée qui assigne à une place, infantilise et surveille le sujet qui cherche à être libre, aimé et aimant, désiré et désirant. Une expérience assez commune pour celle que je suis, fille aînée, asiatique et lesbienne, et celles qui me ressemblent. Plusieurs fois dans ma vie, donc, on m’aura renvoyée à cette posture d’enfant et d’adolescente avide qui ne sait pas et ne doit pas savoir, au moment où j’aurais eu le plus besoin de soutien et de réassurance.

Cette punition perpétuelle explique sans doute le fait que mon écriture craigne moins l’exposition que d’autres, et j’aurais pu le traduire différemment, par l’érotisme ou la performance artistique qui m’a fait de l’œil d’ailleurs, mais la poésie, pour moi, perce davantage, met les choses vraiment à nu. Mes textes compensent donc aussi cette tentative répétée de passer une bride autour de mes désirs, par souci, envie et morale. Je sais que mon livre me sera important, en ce sens, et que son écriture est lente pour cette raison précisément. Je me félicite de ne pas avoir confié mon manuscrit trop tôt.

Ce que l’enfance puis l’adolescence me disent : tu es encore trop jeune pour comprendre et pour désirer. Qu’est-ce que tu as dans la tête et qu’est-ce que tu fais ?! Ce n’est pas une bonne chose, et tu le comprendras plus tard. Ce que l’âge adulte me dit : tu es encore trop jeune, dans tes mots et tes actions, pour être mon amie, et de toute façon nous n’avions que peu de liens. Comment ne l’as-tu pas compris ? Tu es si immature !

J’ai commencé et je continue à me chérir autant que j’ai chéri les autres. L’amitié, l’amour ne peut plus être le seul argument dans mes relations. La violence, l’indolence et l’envie, que je produis ou subis, n’ont plus leur place dans ma vie si je veux cultiver ma vérité.

Ma tête est lourde de Pâques à mardi et je reste à la maison, encore une matinée. J’arrive au collège dans l’après-midi, le corps en vrac et une tenue peu appropriée au monde professionnel – des crocs et un t-shirt large avec un chat qui pleure. Je sens que la fatigue a tellement circulé dans mon corps que je fonctionne en pilote automatique.

Les élèves m’agacent excessivement, au sens où je crois avoir plus de patience d’habitude. Je sens ma colère bouillir et bientôt se déverser sur eux.

Après la tempête, je croise des élèves en train de fabriquer du slime – une espèce de pâte molle à étirer – au bord du lac. On discute des oraux de l’après-midi. L’une d’elles revient sur ma colère en riant. Je repense à cette collègue qui nous avait conseillé de ne jamais élever la voix, pour ne pas nous épuiser. La réalité, c’est que je suis peut-être plus fatiguée et ridicule qu’elle mais que j’ai prêté attention et pris soin, à ma façon. Comme ma colère ne s’accroche pas, que ce n’est pas du slime artisanal, et que je leur apporte ce qu’il leur faut, avec mon flegme habituel, les enfants comprennent. Finalement, sa remarque était une quête de réassurance pour son camarade et pourquoi pas pour elle, et l’occasion pour moi de lui montrer l’herbe verte juste à côté de la barrière.

Samedi matin, nous partons pour la Y/con, un salon dédié au yaoi et aux fictions LGBT en général. J’attrape un petit sac poubelle avant de descendre. Avec Léa, nous devons rejoindre une amie vers Saint Lazare.

Au moment de jeter mon sac dans le local à poubelles, j’aperçois une petite boule noire dans le coin, contre la jardinière de l’entrée. C’est un chat, visiblement terrorisé, qui nous regarde avec de grands yeux jaunes. En somme, une copie plus jeune de Tacos.

Léa l’appelle comme on appelle les chats, et bientôt l’animal se détache du mur pour venir fureter dans nos jambes. Une jeune voisine passe mais ne sait pas nous renseigner. Plus je le regarde et plus j’imagine mon chat – mais ai-je vraiment besoin de penser à mon propre chat pour ne pas me sentir investie de cette mission de rapporter tous les animaux perdus à leur propriétaire ? Un Cavalier King Charles, un Husky, un Berger malinois, un Staffie et maintenant ce chat inconnu…

Je ne peux pas me résoudre à le laisser là, et nous avons la chance d’être deux. Je dis à Léa de rejoindre notre amie et je prends Tacos junior dans mes bras.

Sur le sol de l’entrée, je m’accroupis pour le retenir parce qu’il commence à s’affoler. L’ascenseur s’ouvre sur une voisine et son petit garçon. Je lui dis que je prendrai le prochain et lui demande si elle reconnaît le chat. La porte se referme sur elle mais elle sort son bras pour retarder sa fermeture et réfléchit. « Je crois qu’il est… au premier étage ! » Je la remercie et choisis de passer par les escaliers. Je sonne à deux portes mais personne ne répond.

La troisième porte s’ouvre sur une femme qui s’écrie « Mais qu’est-ce qu’il fait là ! Ohlala ! » et Tacos Vagabond II s’échappe de mes bras pour se réfugier à l’intérieur. Je me sens extrêmement soulagée. L’immeuble n’a pas qu’un étage et chez le vétérinaire, il aurait fallu attendre et s’inquiéter. La dame me remercie et cherche à comprendre comment il s’est faufilé à l’extérieur, mais les chats ont leurs secrets…

Je file rejoindre les filles, le cœur léger.

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