(du 20 au 26 avril 2026)

Léa tricote dans un champ de nuages. Ses aiguilles colorées bougent lentement tandis que l’avion vole sans perturbations. Je somnole à côté d’elle, feuillette quelques pages d’un livre de Niki de Saint Phalle et pense à Nice qui approche. Dans l’introduction du recueil, sa fille rappelle l’origine du nom de la ville, « victoire » qui viendrait de la déesse Niké. Les explications savantes m’intéressent généralement très peu ; ce sont les associations de sens et d’images qui me passionnent. Aussi, cette potentielle étymologie, comme la façon d’être et de créer de Niki de Saint Phalle, son existence rassemblée multicolore, tout en intensité et en ancrage humain, me plaît beaucoup.

Et puis la mer Méditerranée, d’une beauté radieuse et brutale, apparaît sous nos yeux, nous lave de tout. Léa est très émue de la retrouver – devant elle nous avons plus tard de longues conversations.

Je ne sais pas ce que devient la colère qui n’a pas été épuisée ; j’espère qu’elle ne reste pas dans le corps. J’ai éliminé, au moins pour un temps, l’une de mes angoisses médicales principales. C’était l’un des sujets de ma dernière entrée. C’est une période de résolution. Je me demande si je ne vais pas finir comme ces gens du siècle dernier qui allaient se soigner près de la mer, à la différence que j’irai y vivre tout simplement, la vie qui m’est destinée…

Après la Côte d’Azur, la laideur du reste de la France me saute aux yeux. Je sais cependant ce que je dois à la banlieue parisienne. La seule inconnue dans l’équation, ou plutôt la seule négligée, c’est moi en fin de compte : tout ce que je me dois, et que je commence seulement à me donner franchement depuis quelques années. En main propre, et non plus à la dérobée !

L’appartement que nous louons est lumineux, blanc et frais. Du balcon, nous voyons l’église de Sainte Réparate et le ciel gris bleu, bleu turquoise de Nice. À tout moment il peut chavirer, et la ville ne bouge pas.

Nous passons nos journées à arpenter les ruelles du Vieux-Nice, manger des farcis, des beignets de fleurs de courgettes et de la foccacia, avaler de grands cafés au soleil, glousser, prendre des photos, sentir la chaleur couler sur nos visages ravis et être ravies par la ville… Les heures sont faciles.

Le musée Matisse nous recueille dans sa fraîcheur. Nous retrouvons ses taches de couleurs vives découpées, son style résolument méditerranéen. Personnellement, je préfère sa phase « dessins réalisés presque d’un seul trait », silhouettes de femmes alanguies, à peine esquissées. Léa a l’air heureuse, je la suis de pièce en pièce et guette ses réactions. Elle sort son appareil photo avec précaution tandis que je promène mon regard le long des murs hauts et étincelants, appréciant le contraste avec les musées parisiens parfois étouffants.

La question de la libraire près du lycée Masséna, sur notre prochain retour, me reste en travers de la gorge, car je suis incapable de prévoir la future escapade romantique sans ressentir le décalage profond entre la touriste de passage que je suis devenue et l’ancienne étudiante niçoise que j’étais. Sans être impatiente de quitter cet état intermédiaire, de revenir avec force et espoir.

Puis nous allons passer le reste de la semaine chez ma mère. Tout est gentil, comme on l’écrivait dans les romans réalistes du XIXème siècle pour désigner quelque chose ou quelqu’un d’agréable, puisque ma famille est plutôt en bonne santé, que nous partageons des repas et des activités quotidiennes ensemble et que nous partons nous promener. Ma mère nous gâte et nous montre les tourterelles qui viennent de la forêt; ma sœur nous invite en soirées avec ses amis d’enfance et cuisine pour nous.

Pourtant, la beauté des pierres et mon éloignement de fille vivant désormais « dans le Nord » – je n’avais encore jamais utilisé cette expression – finit inexorablement par me rendre maussade. Je travaille à me raisonner et à agir. Retrouver les chats et l’appartement me console un peu.

Heureusement, il y a le journal, qui me porte partout et que je veux porter au monde. Il sera reconnu et je serai écoutée, c’est mon souhait le plus cher avec l’amour qui perdure.

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