(du 4 au 10 mai 2026)

Quelque chose de mystérieux, et de très ancien peut-être, me rend maussade. Je suis déconnectée de moi-même, sans ancrage. Et je continue à tout voir chez les autres.

À l’idée de retourner au collège, mon visage se ferme, mes pensées s’assombrissent et je m’imagine en classe, sans espoir de sortie. J’embrasse Léa les lèvres blanches avant de quitter la maison. Je me sens, sur le trajet, complètement désespérée. Pourtant, c’est une bonne situation. Pourtant, rien n’est grave dans mon quotidien d’enseignante. Je suis au chaud. Les élèves sont agréables ou pertinents. La littérature reste passionnante et consolatrice, quoiqu’il arrive.

Mais une force me retient. Ces quatre jours de travail, je pars de la maison en retard chaque matin, retournant inlassablement aux toilettes, attendant l’averse absente entre mes jambes. Ma psy me fait comprendre que c’est un TOC similaire à celui qui consistait à vérifier tous les robinets de la maison plusieurs fois avant de partir. Ma vessie, le robinet.

Ce truc de couper l’eau s’est arrêté le jour où j’ai compris que je reproduisais l’hypervigilance de mon père. Éteins la lumière ! Ne laisse pas couler l’eau ! Je faisais les mêmes gestes que lui, par fidélité et par mémoire du corps… Cette prise de conscience a eu lieu la troisième ou la quatrième fois où j’ai raconté la même anecdote d’adolescence, commençant à trouver l’insistance de ma psy assez pénible. Le mal qui est dit peut trouver sa sortie. Je n’ai plus vérifié les robinets avant de quitter la maison.

Quelle illumination me permettra de stopper cette nouvelle frénésie ? Pourquoi ai-je tant de mal à partir de l’appartement ?

Deux personnes m’envoient des messages attentionnés et charmants sur Instagram, sans se concerter et sans avoir de lien.

Le mot de « tendresse », employé pour désigner mon journal, m’aide aussi à débloquer une situation au collège. Ou, en tout cas, à la dégonfler. Cela fait plusieurs fois qu’une collègue se montre négligeante avec moi, si bien que cette négligence répétée ressemble à des attaques ciblées. Cette impression augmente ma lassitude récente au travail. J’ai tenté de plaisanter pour créer du lien, de dire les choses. Et puis, Léa m’a aidé à comprendre qu’elle agissait ainsi avec tout le monde. J’ai repensé à la tendresse et je me suis dit que j’étais comme ça : tendre, et pas violente. J’ai inventé un prétexte pour lui écrire et exister autrement à ses yeux, parlant son work language, le souci des élèves.

Le noeud dans mon ventre s’est défait sans que j’y pense.

Nous partons en Normandie avec des copines pour le week-end du 8 mai. La maison que nous louons est aménagée avec soin et donne sur une immense étendue d’herbe et de soleil. Il y a un arbre avec une balançoire usée. Une vieille remise. Ça sent les vacances,  même pour trois jours.

Coutances a son festival de jazz, ses fleurs vives qui bourdonnent et le défilé d’un cheval mécanique géant. Granville a les robes de Christian Dior et des roches noires sous la pluie battante.

Nous avons des réserves de nourriture, de sujets de conversations et de chansons à partager. Je dors longtemps et profondément.

Je n’ai pas de mal à me retenir, ni à échanger joyeusement avec les autres. Cette nouvelle fugue me fait beaucoup de bien.

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