(du 28 septembre au 11 octobre 2026)

De ces deux semaines passées, me vient d’abord en tête l’extraordinaire fatigue morale que j’ai ressentie à la vue des déferlements de violence à la télévision et sur internet, puis dans la bouche des quelques lycéens que j’avais eus en classe des années plus tôt. Au collège, je suis épargnée, en tout cas physiquement – mais un pas décisif a été franchi. La jeunesse est sacrée, l’éducation est au centre de toute société. Et les coups pleuvent sur eux sans raison. Qui a perdu toute autorité, ici ? Qui présente le visage laid de celui qui a perdu son humanité, qui la foule à défaut de pouvoir en porter toutes les complexités, toute la grandeur ?

Les mots me manquent pour communiquer mon désarroi, et mon sentiment d’impuissance grandissant. Sur le divan, je dis : « j’ai l’impression de chercher un cheminement cohérent au sein d’un environnement absurde. » Faute de pistes, donc, j’envoie mon soutien et me porte gréviste, alors que ce geste me semblait vain autrefois. Le mardi 6 octobre, je me rends quand même au travail, et passe mon temps à hurler sur mes classes. Je n’ai aucune patience. Je ne pense qu’aux images de feu. Le jeudi 8 octobre, je me prépare comme si de rien n’était mais je pense encore aux images brûlantes. Je regarde cent fois les préavis de grève sur internet. Et je reste à la maison au dernier moment, dans mon peignoir, le sèche-cheveux posé à côté de moi. Le collège me croit morte et m’appelle plusieurs fois. Il faut dire que je n’ai prévu personne et que je serai la seule gréviste ce jour-là – en fait, la seule à péter un plomb sans réussir à le masquer davantage.

Petit à petit, je reprends la main et travaille avec soin pour compenser mes chutes. Il faut être là pour ses élèves et leurs parents, c’est important. Mais je ne peux plus l’être sans me faire passer d’abord… Question de bon sens et de santé.

Par chance, les élèves ne m’en veulent pas de ne pas avoir été là la veille. Je le vois dans leur façon de traîner à la fin du cours et de me poser des questions. Le lendemain, je reçois un appel attendu d’une mère d’élève, qui semble avoir réfléchi à mon aide – ridicule aux yeux de sa situation – et finalement l’accepte. Je me sens mieux.

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Avec Léa, nous allons assister à une rencontre littéraire autour du journal de Mireille Havet. Les passages lus sont sublimes évidemment, et je suis touchée une fois de plus par sa force et sa fidélité à elle-même. Étudiante, je la lisais sur le sol de la librairie Masséna à Nice, celle à la façade bleu turquoise, quand je n’avais pas encore assez d’argent pour m’offrir ses volumes. Je la lirai encore partout, avec la même ferveur.

Jusqu’à sa mort, elle aura écrit son œuvre principale dans le secret, sans le regard des autres. Une chose dont j’aurais été bien incapable ! Ses poèmes et ses romans n’ont pas la même densité poétique que son journal ; j’ignore si elle en était consciente. Mais il faut bien vivre, et achever son œuvre pour la mettre au monde.

Plus tôt, nous avons déjeuné dans Paris et bu de la bière au milieu de l’après-midi – une décision douteuse qui a réchauffé nos joues et nous a portées jusqu’aux sièges rouges de chez Aki, dans le 2ème arrondissement. Il fait bon à l’intérieur. Nos vestes gisent sur le velours. Je croque dans un mochi poudré à la framboise qui ressemble à un sein. Par la baie vitrée, on aperçoit les passants se hâter sur les trottoirs. L’automne est bel et bien là.

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L’un de nos chats a été malade, et il faut voir la déflagration d’inquiétude que son souci a provoqué ; tout s’arrête et nous ne pensons qu’à ça. Je suis au collège sans y être et me dépêche de rentrer dès la sonnerie. Je fais de mon mieux pour rassurer Léa mais je suis aussi impuissante qu’elle. Nous devons partir dans le sud dans quelques jours. Ma cousine se marie ! Nous le laissons inquiètes mais tout se passe finalement très bien. Il a même pris du poids. La tension retombe; la vie redevient normale.

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Nous retrouvons toujours Nice avec beaucoup de joie. Les commerçants se montrent particulièrement bavards, complètement sous le charme de Léa. Et comme je les comprends ! Le temps est grisâtre mais pas froid. Nous allons voir la mer. Quelques Niçois et autres touristes comme nous sont assis sur les galets, un gilet sur les épaules. C’est une contemplation qui me rend toujours un peu mélancolique. Nous traînons nos valises dans les ruelles du Vieux-Nice. Achetons plusieurs savons à Nice Bear : mimosa, jasmin, pastis… La vie est simple et profonde.

Je me sens pleine d’un sentiment familier, ce qui est assez curieux car la ville a beaucoup changé en dix ans. Il faut croire que son âme est restée la même… Je pourrais penser que Léa a tout à découvrir ici mais, à vrai dire, je me sens dans la même situation qu’elle. Avec l’amour, tout revêt l’apparence de la nouveauté. Je veux une belle vie pour nous. Un lieu vibrant dans lequel nous pourrons respirer et poursuivre nos projets. Elle se tiendrait partout sans grande difficulté, puisque nous portons les mêmes valeurs et idéaux, puisqu’elle répand sa lumière et que je distribue le feu. Mais le sud nous appelle !

Le mariage de ma cousine et filleule est beau et émouvant. Il a lieu au cœur d’une petite église puis d’un mas entouré d’un jardin à taille humaine, typiquement méditerranéen. Je me sens heureuse pour elle et son mari, qui sont ensemble depuis si longtemps. Le collège, à vrai dire. Le romantisme existe, c’est une certitude.

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À Paris, le froid revient avec sa cruauté sélective. Nous attendons que l’immeuble remette le chauffage en route. Il y aura une coupure d’eau lundi matin. Les plantes d’intérieur ne sont pas frileuses et leur taille augmente. Les chats ne nous quittent pas.

Je saisis mes poids sans grande conviction. La fatigue a eu raison de moi ces derniers temps, et j’ai passé mes soirées à étudier ou à dormir. Trois séries pour les bras, deux séries pour les jambes. Une fois terminées, pourtant, je regagne un peu d’énergie.

Dans une semaine, je serai en vacances.

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