(du 19 au 25 octobre 2026)
C’est le début des vacances de la Toussaint et l’installation déjà avancée de l’automne. Notre immeuble n’a pas encore remis tous les radiateurs en marche, alors nous ressortons les plaids, les gros pulls et les manteaux de rigueur.
Le lundi matin, nous le passons à régler nos rendez-vous obligatoires et à préparer la journée du lendemain, qui s’annonce plus excitante. Les trottoirs sont glacés et les passants plutôt rares.
L’après-midi, nous allons choisir des bijoux identiques pour notre pacs – deux petits Cupidon délicatement peints et suspendus au bout de chaînes fines et dorées. Devant la boutique, l’émotion s’empare de Léa qui a les yeux brillants et les joues froides. Quelle beauté ! Je ne réalise pas vraiment ma chance; j’attends la signature des documents pour relâcher la pression. Je suis tellement habituée à ravaler ma joie que je ne parviens pas à me réjouir avant que mes vœux ne soient tout à fait exaucés, sous peine de les voir s’envoler.
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Le jour J, tout se passe comme dans une chanson de Cocteau Twins.
Le matin encore brumeux, à la mairie, une employée nous fait signer la convention de pacs et nous adresse ses félicitations dans un large sourire. Nous partons prendre des photographies dans le parc voisin. Les feuilles sont jaunes ou orangées et tombent en virevoltant. Une pluie légère commence à recouvrir le parc. Mais nous n’avons pas froid. Les deux cygnes qui gardent le lac viennent vérifier nos mains puis se lavent méthodiquement derrière nous. Ma vidéo un peu floue – Léa et moi nous embrassant devant l’eau, le ciel romantique, les oiseaux et les arbres qui frissonnent – semble venir d’une autre époque.
J’aime ces images qui nous ressemblent, ce froid qui nous mord et qui nous pousse ensuite à rentrer à la maison pour nous réchauffer et partager un repas. De la foccacia tout droit sortie du four, de la truite fumée, de l’avocat par-dessus et beaucoup de café. Je suis si heureuse ! Nous avons acheté un bouquet de roses et du pain au sésame. L’appartement ronronne.
C’est une belle journée que rien ne vient obscurcir, ni le chauffeur de bus qui doit s’arrêter en chemin pour s’embrouiller avec un automobiliste, ni le vent qui se lève ou ma mémoire salie par de mauvais traitements. Les Cupidon tendent leur flèche avec amour, fierté et tendresse dans leur couche vaporeuse. Et je me laisse atteindre.
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Au-delà de l’amour, qui est la première chose à vivre sur cette terre, il y a sûrement une série d’actions à réaliser pour retrouver du sens dans cette existence cernée par le doute, la peur et l’inconnu. Encore faut-il en avoir encore l’énergie ! Se faire passer d’abord, quand notre vie a déjà consisté à trouver des moyens de survivre, d’être entendu et reconnu, me parait être la meilleure idée à suivre. Je suis soulagée que mes (anciens) élèves sachent se retirer à temps, rester lucides et prudents jusque dans leur lutte. Déjà prêts à saisir d’autres outils pour ouvrir le monde. Je suis soulagée qu’ils aient compris l’essentiel et voient clair dans le futur.
La manifestation voit la rencontre forcée et malade de celles et ceux qui n’ont plus rien à perdre, qui souffrent trop et de celles et ceux qui appliquent les règles insensées d’un Etat coupable de tout, surtout du Rien qui nous assiège, sous le regard placide d’un homme qui nous accable avec ses mots, qui modèle la réalité avec son langage, qui savonne la pente de notre désespoir. Cet état de crise nous renvoie aussi à une crise d’identité profonde, puisque nous réinterrogeons notre place dans la société et nos possibilités de nous tenir ensemble, en santé comme en projets futurs.
Si la lutte dans la rue est réservée aux plus téméraires d’entre nous, le reste, qui prend toute une vie, nous regarde : remplir et incarner sa fonction dans la société, selon que l’on éduque, soigne ou inspire, communiquer clairement et sans violence, et d’ailleurs mettre fin aux échanges ironiques, grinçants et vains, aimer avec des actes, parler avec intention, faire circuler les vraies informations et faire le tri dans le flot qui nous arrive, penser en communauté avec son voisinage, ses amis et sa famille, être un villageois qui prend des nouvelles régulièrement, soutenir les belles âmes qui se dévoilent et soutenir ses proches tout court, prêter attention aux chats et aux fantômes, prêter attention aux autres…
Je sens bien qu’une page se tourne et qu’une autre s’étale dans son urgence. Mais qui formera les communautés, les espaces et les supports dont nous avons tant besoin ? Je ne peux pas me satisfaire de ceux que j’ai rencontrés et je n’ai plus l’énergie de réunir les autres à mes dépens. C’est une phase transitoire dont je ne suis pas certaine de voir les extrémités, qui dure depuis trop longtemps ou qui commence à peine, mon aveuglement aimant aidant.
En attendant de trouver l’inspiration qui viendra éclairer tout ça, je relis mes textes pour me confirmer, fais le nécessaire pour protéger mes données et mon site internet, prends discrètement la poudre d’escampette et réapparais ailleurs, sous un masque différent. Je tiens ce journal une fois par semaine. Je me mets en mouvement. J’ignore si soulever des poids ou aller danser m’aidera à répondre à cette question épineuse d’ouvrir l’espace sans me perdre à sa faille, mais je ferai de mon mieux pour rester et devenir entière, humaine enfin.
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