(du 1er au 7 juin 2026)

Pour toutes les choses de la vie, je préfère que Léa soit à mes côtés. C’est pourquoi peut-être, au-delà du sens que je donnais au Cheval de Feu veillant sur cette année, je nomme fugues mes récentes sorties hors de Paris, dirigées vers ce que j’ai de ressources personnelles et d’intérêt pour les autres, en dehors de l’amour romantique. Être séparée de Léa n’a rien de naturel ni de désirable, aussi je me pousse à penser au Bien et à ce que les fleurs apporteront au soleil.

Comme je sais qu’elle est la femme de ma vie, je sais aussi qu’elle vit dans chacun de mes mouvements et que la mer me regarde avec elle.

Dans un mail dansant et romanesque, mon professeur de philosophie de khâgne m’invite à surprendre mon autre professeure de philosophie d’hypokhâgne qui part à la retraite, à la sortie des cours, un jeudi midi. Comme je trouve le projet fou et charmant, j’accepte immédiatement.

Le jour J, évidemment, tout est baigné d’une mélancolie profonde et douloureuse. J’avance sur la coulée verte parallèle au lycée, le cœur battant, me demandant si la surprise fonctionnera. Monsieur N. m’attend sur un petit muret. Comme je m’attends à le voir derrière la haie, nous rions d’abord et je fais une blague sur « un autre type de caverne » puisque je suis incapable de ne pas me montrer sans plaisanter.

En attendant Nadège, nous évoquons les professeurs que j’ai pu avoir, à l’époque, soit il y a dix-huit ans de cela. J’apprends que le professeur d’histoire qui ne m’aimait pas est toujours là, mais j’apprends surtout que ma professeure d’espagnol n’est plus là, plus là du tout, « elle est même morte, je suis désolée » et je sens quelque chose s’ouvrir en deux derrière ma poitrine, que je referme d’un coup sec en me raclant la gorge.

Les élèves sortent et se répandent devant le lycée. Je me sens plus vieille que sans doute je ne le suis. Des étudiantes commencent à chuchoter en me regardant, alors Monsieur N. me présente et demande où est sa collègue. Une étudiante qui ressemble à mon ancienne troisième Salma lui répond et m’adresse un large sourire — la tendresse porte toujours un visage familier.

Finalement, des élèves de Nadège nous rejoignent et nous partons nous cacher dans un square qui sent la clémentine et le passé. Monsieur N. dit que ça peut être drôle, ces arrivées successives d’élèves comme des vagues, et je blague sur Éric Ciotti qui nous attendrait lui aussi à la crêperie, puisque je ne sais décidément pas me taire.

« Elle arrive ! »

Nadège a les bras chargés de fleurs et marche entourée de jeunes femmes comme pour une procession religieuse d’un genre spécial. Elle semble vraiment heureuse de nous voir. Je n’arrive pas à l’imaginer autrement que sortant ou allant en cours, et pourtant nous nous verrons ailleurs. Il faut accepter les métamorphoses, surtout en cette saison des Gémeaux. Nous formons une ruche vibrante autour d’elle.

Pendant le déjeuner, je me dis que ses étudiantes ont toutes quelque chose en commun, probablement une intelligence émotionnelle sans commune mesure et une certaine fulgurance. La conversation est joyeuse et traversée d’anecdotes plus ou moins légères. Je sais que c’est un moment important, grave mais aussi rempli de promesses.

Il m’arrive régulièrement de souhaiter les conseils de mon ancienne professeure, lorsque je suis face à une situation épineuse. Mais l’enseignement a cela de magique que la solution est déjà embryonnaire à l’intérieur de ma tête : où est le Bien, et dans quelle direction porter mes gestes; toutes les réponses sont à éprouver de toute façon.

Au moment de dire au revoir à l’une de ses étudiantes, Nadège déclare, probablement parce qu’il est question d’un jeune couple, que la philosophie consiste à « sauver l’amour. » Elle ajoute, ou quelqu’un d’autre ajoute, que c’est aussi « sauver l’humanité », et Monsieur N. a une expression sur le visage qui me fait rire et me pousse à dire : « oui, enfin, ça c’est peut-être encore autre chose. »

Sur le trajet du retour, je me sens lourde et pleine d’un chagrin inconsolable. Je ne serai plus jamais une étudiante de prépa. Je ne m’endormirai plus sur mes dissertations, à la recherche d’une bonne transition, ni ne m’appuierai sur la rambarde du premier étage à la pause. Laurie ne viendra plus regarder de films de la Nouvelle Vague dans ma chambre d’internat et Dante ne me dira plus de réviser mon histoire littéraire au lieu de chouiner. Je n’aurai plus le luxe de vivre les trois quarts de mon temps dans ma tête, rebondissant d’idée en idée — enfin, cela, c’est discutable.

Je repense à ma professeure d’espagnole disparue et lève les yeux vers mon ancien lycée. Des bougainvilliers violet vif débordent de sa façade. Des grilles retiennent ses pierres fatiguées. Je me mets à pleurer en dépassant les touristes et les Niçois attablés en terrasse. Madame C. m’avait fait découvrir la poésie par la littérature espagnole — le sens profond de la lecture poétique — mais aussi confirmé ma fascination béate pour les femmes. Mon grand crush n’était plus là, et je ne pouvais même plus le confesser !

Dans ces moments-là, Nice ne m’est d’aucune aide, avec son ciel gris changeant qui se referme sur ma tête. Il y a des choses qui ne changent pas. C’est à moi de trouver la solution, d’inventer la suite du Poème.

Je profite de cette échappée dans le Sud pour passer du temps avec ma famille. Ma dernière visite remonte à peine au mois d’avril, mais la vie change vite. Le fait d’être au courant de tout en décalé, comme un mauvais doublage, est plutôt désagréable. Mais c’est assez normal…

La journée, c’est le soleil, la mer et les chiens qui occupent notre attention. Le soir, une famille de sangliers descend de la forêt jusque devant la terrasse pour manger les nèfles tombées de l’arbre. Leur vision est enchanteresse, comme dans les contes pour enfants. Je bois beaucoup de café et dors d’un sommeil de plomb.

Je ne fête pas mon anniversaire cette fois-ci, mais nous allons au restaurant pour partager un bon repas ensemble. Il fait chaud juste comme il faut. La vie est douce et je réfléchis aux moyens de la conserver ainsi. J’aimerais que Léa soit présente et que nous buvions du limoncello ensemble.

Ce que je tire comme leçons de cette fugue : j’ai passé trop de temps sans philosopher jusqu’au bout, divaguant sur tous les sujets possibles sans identifier mon manque, et le Sud me paraît de moins en moins hostile.

En réalité, il ne m’apparaît ni bien, ni mal, pareil à un environnement possible pour l’avenir. Là où nous pourrons être heureuses ?

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