(du 10 au 16 août 2026)

Je déterre des textes que je voulais enfouir profondément dans le dark web de ma mémoire, c’est-à-dire des poèmes en prose qui portent essentiellement sur ma période post-rupture et le début de mon processus de deuil. Étonnant qu’il reste des textes sensibles sur cet ordinateur, puisque ma dernière publication concerne mon père et ma capacité à aimer correctement.

Ces archives représentent, je le crois, la partie manquante de mon manuscrit. Je sentais bien qu’il y avait un muscle absent, ou plutôt un morceau de nerf à recracher que je ne retrouvais plus à la relecture.

J’en ai rapporté un extrait en story sur Instagram, que je rapporte ici par souci de multiplication des traces : « Je regarde ce documentaire sur les boat people dont le sujet seul devrait m’émouvoir mais c’est la présence imbécile d’un paquet de Tuc sur la table qui finit par me faire pleurer : l’homme asiatique fourre ses mains dans les poches et regarde le mur de sa chambre de bonne tandis que la caméra s’éloigne, le paquet jaune flamboyant au milieu. Comme la marque insolite de sa vulnérabilité. Il aura acheté les biscuits pour la jeune réalisatrice qui le filme ou bien par habitude, identique en cela aux parents étrangers qui ont des repères. Parfois je ne sais vraiment pas d’où vient la haine des autres. Je me contente de la déposer ailleurs. »

Ce que j’espère profondément, c’est réunir les moments de lucidité où j’utilise mon esprit d’analyse pour comprendre, libérer la masse visqueuse logée dans mon corps et continuer à m’épanouir. L’acte d’épanouissement ne consistant pas nécessairement à nier les difficultés et les blessures existantes mais les reconnaissant à leur juste place. C’est le sens du « visage transformé » d’Eluard, peut-être :

« Fuis à travers le paysage,
Parmi les branches de fumée et tous les fruits du vent,
Jambes de pierre aux bas de sable,
Prise à la taille, à tous les muscles de rivière,
Et le dernier souci sur un visage transformé. »

Il y a une confusion volontaire et mortifère entre les notions de communauté et d’entre-soi. La première se réunit pour s’entraider, échanger et construire ensemble ; le second fonctionne selon un système d’alliances faites par intérêt et par calcul. C’est pourquoi j’ai révisé ma façon de relationner avec les membres de la communauté littéraire parisienne, si prompte à prendre le parti du plus gros poisson – c’est celui qui a le moins d’arêtes gênantes – et à protéger son répertoire avant son entourage. C’est pourquoi même la gauche, dans un objectif de lutte pourtant clair, organise des événements payants, difficiles d’accès et entretenant un sentiment de fear of missing out perturbant au regard de la situation politique actuelle. Il faut rester concentré et s’occuper de soi avant les autres, parce que certains d’entre nous ont déjà tous les outils sociaux et économiques pour sauver leur peau.

Je comprends parfaitement la lassitude que l’on peut éprouver face à cette demande d’engagement persistante, qui masque un manque criant de véritable esprit communautaire. Encore une fois, les personnes les plus engagées le sont partout sauf dans leur vie.

On me trouvera naïve et peu stratégique. Je jure qu’il y a des alliances qui rendent malade, et qu’aucune victoire capitaliste ou méritocratique ne peut guérir.

Les températures redescendent enfin. Avec cette chute, vient l’urgence de calmer tous ces feux, de reprendre nos esprits et de quitter cet état de sidération et de souffrance liée à la chaleur. Enfin, je peux ouvrir les fenêtres en grand, écrire sur l’ordinateur tandis que les chats font la sieste et reprendre du café au lait.

Bien vivre avec Léa m’apporte une joie inégalable – bien manger, être entourées de chats et donc de fourrures et de grâce, regarder des films et des séries qu’on aime, être là l’une pour l’autre… Et savoir sortir les couteaux lorsque c’est nécessaire…

Elle est capable de donner du sens et de faire famille là où ma patience échoue. Sa présence est un ravissement constant. Moi, je suis juste un ravioli instable. C’est une blague douteuse en miroir pour voir si vous suivez. Comme dirait l’humoriste Jiaoying, vous ne pouvez pas me cancel parce que vous ne savez pas prononcer mon nom.

Le soir de l’éclipse, nous organisons un pique-nique au parc le plus proche. Nous ne sommes pas les seules à avoir eu cette idée ; les familles et les amis affluent pour s’installer dans l’herbe. Nous nous asseyons sur un muret, loin des déjections d’oies et allons regarder le ciel chacune notre tour. Le soleil masqué me fait penser au croissant de Sailor Moon, ou encore aux dessins que l’on reproduisait avec du papier calque, enfant.  

J’espère que toutes les personnes que j’aime vont bien. Je fais de mon mieux pour le savoir.

Le seul moyen que j’ai trouvé pour dédramatiser la reprise des cours est de m’y préparer dès maintenant. J’anticipe mes tenues, dors le matin et veille le soir le plus possible et réfléchis aux cours à donner… Cette année, je reprends le rôle de professeur principal en troisième. Je veux juste ne plus me mettre la rate au court-bouillon et faire de mon mieux, encore une fois. Je sais de quoi je suis capable, mais aussi vers quelles extrémités je peux me jeter.

Tout ça pour dire six seven à mes anciens élèves et qu’ils aient honte de moi. L’essentiel est ici : les aider à lire et à écrire correctement pour se trouver, continuer l’apprentissage du vivre ensemble et construire un bel avenir.

Mais nous sommes toutes et tous humains.

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